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Author: 15210689748
"publish date: " 2021-06-25 20:35:24
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— Voilà ce dont je vous parlais, s’exclame Maud.

Son intervention a pour effet l’arrêt net de Sarah, elle nous repère dans l’entrée de la chambre et n’ose plus continuer.

— Je jouais avec Eléanore, s’explique-t-elle.

La maman s’approche de sa fille et la serre contre elle. Je reste quant à moi adossé à l’encadrement de la porte, comme paralysé. Je me concentre pour tenter de voir Eléanore, Sarah imaginait également sa présence.

— Ça va ? m’interroge Maud.

Sa voix me paraît lointaine, mon regard divague, je repense aux mots de la petite dans son jeu.

— Elle fait toujours ça, continue la jeune femme, elle imagine que votre fille est avec elle.

Je sens mes jambes fléchir, puis je tombe au sol. J’aperçois furtivement le regard paniqué de Sarah, juste avant que sa mère ne lui demande de se rendre dans le salon.

Je craque, mes nerfs me lâchent et je m’effondre en larmes. Je ne sais pas ce qui m’arrive, incapable d’expliquer ma réaction. Est-ce les mots prononcés par Sarah durant son jeu, ou le fait qu’elle dise jouer en compagnie de ma princesse ?

— Adam, est-ce que vous allez bien ? s’inquiète une nouvelle fois Maud.

Elle s’accroupit, se positionne face à moi et pose ses mains sur mon visage. Elle occulte tout mon champ de vision, mais mes yeux embués font que je la vois à peine.

— Adam ? insiste-t-elle.

— Je suis désolé, murmuré-je.

— Pourquoi ?

— Je… C’est trop difficile…

— Je comprends, me dit-elle en retirant ses mains, je n’aurais pas dû laisser Sarah s’amuser avec les jouets d’Eléanore.

— Ce n’est pas votre faute ni celle de Sarah, c’est moi… Je n’y arrive pas.

— Vous n’y arrivez pas ? De quoi parlez-vous ?

— Je n’arrive pas à accepter.

— J’imagine que c’est normal…

— S’il vous plaît, balbutié-je, est-ce que vous pouvez vous en aller ?

Elle s’écarte, avant de se relever.

— C’est que c’est encore trop tôt, expliqué-je, j’ai… j’ai besoin de me retrouver seul.

— D’accord.

— Je suis désolé.

— Vous n’avez pas à l’être. Je me rends dans ma famille pour les fêtes et serai de retour dans la région d’ici une semaine, n’hésitez surtout pas à m’appeler si vous désirez discuter.

Je ne réponds pas, je lutte pour me reprendre, mais n’y parviens pas. Lorsque enfin je crois refaire surface, j’entends la voiture de Maud démarrer.

Je saisis les deux poupées, tente encore d’apercevoir Eléanore, je l’appelle, sans succès. Et de nouveau je m’effondre. Suis-je vraiment en train de les perdre ?

J’aurais souhaité assister plus longuement au scénario imaginé par Sarah, peut-être m’aurait-il aidé à me la représenter. Sauf que je n’en aurais probablement pas eu la force. Je me sens faible, c’est une sensation horrible. Je voudrais être insensible à cette souffrance, j’en viens à regretter de tant aimer ma femme et ma fille. J’ai tenu un an et demi, et aujourd’hui, je m’interroge sur la réelle utilité de tout ça. À quoi cela me sert-il de résister ?

Je me lève et vais m’allonger sur le lit de ma princesse. J’essaie de sentir son odeur, seulement elle aussi semble avoir disparu… Je l’appelle de nouveau, attrape ses cartons de jouets que je déverse sur le sol. Ses petits personnages, sa maison de poupées, ses peluches et tous ses autres gadgets jonchent désormais le linoléum. Je veux redonner à Eléanore l’envie de rester ici. Je n’accepte pas de la voir me quitter définitivement. Il faut me battre pour ça. Je désire rester dans cette maison pour être avec mes fantômes.

J’enregistre visuellement la position de chaque jouet, souhaitant de tout mon cœur les retrouver déplacés lors de mon prochain passage. Je rejoins mon salon et m’empare d’une bouteille de whisky. L’alcool m’aide parfois à les voir.

Le soleil n’est pas encore couché lorsque je rouvre les yeux, la bouteille vide me regarde. Je sens la sensation désagréable de larmes séchées sur le visage, je titube jusqu’à la cuisine, et attrape un torchon pour m’essuyer.

— Ma chérie ?

J’appelle autant Célia qu’Eléanore, mais aucune ne se montre. Je me dirige vers la chambre de ma fille, me retiens plusieurs fois aux murs avant d’y arriver. Les jouets n’ont pas bougé. Je hurle leurs prénoms.

Je ressens l’envie de téléphoner à Maud et de lui demander de revenir afin de questionner Sarah, qu’elle me dise comment elle voyait ma princesse et qu’elle me décrive ses visions. Seulement l’ivresse ne m’empêche pas de savoir de quoi je dois avoir l’air : effrayant, ou au minimum ridicule. Alors je m’abstiens de l’appeler. Je vais devoir patienter une semaine entière avant de la revoir, avant qu’elle me parle peut-être de ma fille. J’espère de tout cœur qu’elle et Célia réapparaîtront d’ici là, car les sept prochains jours pourraient paraître une éternité.

*

C’est le matin du 25 décembre que j’aperçois de nouveau Eléanore. Je la vois dans le salon, accroupie à côté du sapin, fruit de mon imagination, lui aussi. Je comprends rapidement que la scène que je vois provient du passé, il s’agit de son dernier Noël. Je me tourne alors, et vois Célia, un sourire bienveillant aux lèvres, elle observe notre fille découvrant ses cadeaux. Des larmes font leur apparition aux coins de mes yeux, je ravale ma salive et n’ose plus bouger, de peur qu’elles disparaissent. Ma princesse joue avec une petite maison et des personnages d’animaux humanisés, elle ne fait pas attention à nous. Célia est magnifique. Son visage fin, ses cheveux en queue-de-cheval, sa nuque dégagée, j’ai une irrépressible envie de l’embrasser. Mais elle semble ne pas me voir, ne pas sentir mon regard posé sur elle, elle continue de fixer notre fille. Mes jambes, comme soudées au sol, ne me permettent pas de m’approcher d’elle.

— Ma chérie…, murmuré-je.

Elle sourit différemment, comme si elle m’avait entendu, pour autant, elle ne se tourne pas dans ma direction.

— S’il te plaît, regarde-moi.

Au contraire elle rejoint Eléanore, elle s’accroupit près d’elle et c’est à cet instant que je me vois. Je suis avec elles, et en même temps en train de nous observer. Je contemple une scène qui s’est déroulée deux ans plus tôt, c’est différent de mes visions habituelles. Même si lorsque je les vois, elles correspondent à des souvenirs, j’arrive à interagir. Seulement cette fois, non, je ne suis que spectateur du passé. Et cela m’attriste en même temps que cela me rend heureux. Car elles paraissent joyeuses, toutes les deux. Et je suis avec elles.

Est-ce que… est-ce que je les retrouverais si je mourais ?

Je me suis mille fois posé cette question, bien que je ne croie pas à la vie après la mort. Car c’est dans ma tête qu’elles vivent, je le sais. Sauf que… si je me trompais…

La vérité est que je ne ferais souffrir personne en m’en allant, ou peut-être ma mère, je n’en suis même pas certain, je ne lui ai plus adressé la parole depuis des mois.

Je comprends à cet instant que la seule chose qui me fait difficilement tenir est de les imaginer. Alors si tout cela s’arrêtait ?

Je ne sais pas combien de temps dure la scène, trop peu en tout cas, et il m’en reste un sentiment étrange. J’ai l’impression d’avoir rêvé et de m’être réveillé dans ma cuisine, les yeux rivés vers mon salon, à l’endroit où nous installions autrefois le sapin.

Mon téléphone vibre et m’arrache définitivement de mes souvenirs. Le conifère a disparu et emporté avec lui mes deux perles. Je me déplace sans difficulté, ai-je rêvé ? Ou me suis-je interdit de bouger pour vivre la scène le plus longtemps possible ?

Je saisis mon téléphone sur mon canapé, j’ai trois messages. Le dernier, celui dont je viens d’entendre la sonnerie, vient de Maud. Les deux autres sont de ma mère, justement, puis de Marjorie. C’est ce dernier que je consulte le premier, la sœur de Célia demande de mes nouvelles. Je lui réponds que ça va et que j’aimerais qu’elle passe. C’est clair qu’elle va trouver ce message bizarre venant de moi, mais c’est le fait qu’on soit le jour de Noël. J’ai besoin de parler de Célia et elle est la meilleure personne avec qui je peux le faire.

Je consulte ensuite celui de ma mère, elle me souhaite un agréable Noël et m’embrasse. Je lui réponds par un message quasiment identique. Je fais des progrès, il s’agit des premiers SMS auxquels je réponds depuis des mois.

Puis j’ouvre celui de Maud, plus long que les deux autres :

Bonjour Adam. J’ai une pensée pour vous en ce jour qui, j’imagine, doit être difficile. Je suis encore confuse de ce qui s’est passé jeudi, je me sens responsable. Je suis actuellement en région parisienne, chez mes parents. Je dois me rendre à Paris lundi et mardi pour le travail, mais j’aimerais vous voir mercredi si vous le voulez bien. Sarah m’a demandé de vous faire passer un message et je ne me sens pas le faire par SMS. C’est aussi pourquoi j’espère vous voir bientôt. Je vous embrasse. Maud

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Sans Elles   Remerciements

RemerciementsNous y voilà, le fameux moment des remerciements.Alors je vais commencer par Eva, mon épouse, tu as lu Sans Elles, l’as relu, puis relu... Je sais qu’il s’agit pour le moment de ton préféré et j’espère réussir à t’en écrire un prochain que tu préfèreras encore.À Julia, tu me lis et me corriges depuis maintenant des années. Il est toujours difficile de se corriger soi-même et tu m’as encore une fois été d’une grande aide avec Sans Elles. Ton avis m’est toujours extrêmement précieux.À ma petite sœur Melody, pour ta participation dans la dernière lecture et à tes messages qui font chaud au cœur.À Ophé, sans toi ce roman ne serait probablement pas édité chez Inceptio. Tu as encore une fois su me convaincre.À Lysiah, encore une très jolie couverture à ton actif !À toute la family Inceptio, pour les superbes moments que nous passons ensemble.Puis à vous, lectrices et lecteurs. Merci de me suivre ou de me découvrir dans mes aventures littéraires. J’espère q

Sans Elles   41

41Plusieurs jours passèrent avant que toute l’affaire ne soit rendue publique. Ils ne furent pas si simples que je l’espérais. Eléanore pleurant celle qui avait été sa mère de substitution durant deux longues années, ainsi que Célia, sa maman, comme si elle ne découvrait qu’aujourd’hui qu’elle était réellement morte dans l’accident.C’est difficile de la voir souffrir. J’aimerais qu’elle soit toujours heureuse, au moins autant que je le suis de la retrouver. Seulement elle pleure sa mère comme je l’ai fait ces dernières années. Alors que c’est ensemble que nous aurions dû surmonter cette épreuve, je ne peux maintenant que compatir et la soutenir.Nous avons attendu quelques jours avant de faire revenir Sarah, et même après cela, il nous faut la tempérer afin qu’elle laisse Eléanore respirer et retrouver peu à peu une vie normale. Mais les voir jouer ensemble me fait fondre sur place. Maud suit cela avec distance, elle sait disparaître pour me laisser seul avec ma fille et apparaî

Sans Elles   40

40Nous arrivons devant le grand portail en fer forgé.— Et maintenant ? demande Maud.— On fonce, répond Caroline.C’est aussi l’idée que j’ai en tête. Les filles s’agrippent tandis que j’enfonce de toutes mes forces la pédale d’accélérateur. La voiture s’immobilise après avoir repoussé de seulement quelques centimètres les lourdes portes de métal et Maud se cogne violemment la tête contre le tableau de bord.— Continue ! crie-t-elle alors que du sang lui coule déjà d’une narine.Je l’écoute et enclenche la marche arrière. C’est à la troisième tentative que les articulations du portail cèdent enfin.Je stoppe la voiture devant la grande entrée et descends sans prendre le temps d’arrêter le moteur. Je cours jusqu’à la porte et la pousse, elle n’est pas verrouillée. Un homme se trouve là, dans le hall. Ce n’est pas Monsieur Fabre, j’en conclus qu’il doit s’agir de Christophe Mercier. Je n’ai pas le temps d’ouvrir la bouche qu’il déclare en m’indiquant l

Sans Elles   39

39Je laisse un message sur le répondeur de Maud pendant le trajet où je lui explique mes sérieux doutes suite à la déclaration de la femme de ménage. C’est quelques minutes plus tard que je vois qu’elle essaie de me rappeler, seulement j’arrive à la gendarmerie. Je la rappellerai.À mon entrée, je réclame aussitôt le commandant Vail. On me demande la raison et je réponds que j’ai une question urgente à lui poser. C’est le jeune homme de la dernière fois et il me reconnaît, aussi il n’insiste pas et s’en va prévenir son supérieur. Cette fois-ci, le commandant vient en personne à l’accueil.— En quoi puis-je vous aider ? me demande-t-il après les salutations d’usage.— Je voudrais faire appel à vos souvenirs concernant l’accident.Le gendarme paraît gêné, puis hésite quelques secondes, avant de m’inviter à le suivre.La porte de son bureau refermée derrière moi, il s’exclame :— Ne me faites pas regretter de vous avoir laissé consulter le dossier.—&nb

Sans Elles   38

38C’est assez bizarre de me rendre chez quelqu’un que je ne connais pas afin de lui poser des questions. Caroline me déconseille d’avertir la personne de mon passage et de tout miser sur la compassion. Ce qui lui semble naturel par son métier est loin de l’être pour moi, mais je suis motivé et je m’interdis de repartir sans rien avoir appris.Il est 9 heures lorsque je frappe à la porte. Une dame âgée d’une cinquantaine d’années m’ouvre et me sonde de bas en haut.— Bonjour Madame.— Bonjour…Elle me regarde d’un air méfiant, craignant probablement un représentant.— Vous êtes Myriam Lafarge ?— Oui, je peux vous aider ?— Je pense que oui, je m’appelle Adam Weiss.Me présenter ne déclenche aucune réaction particulière de sa part, sinon celle de l’interrogation.— J’ai perdu ma femme et ma fille dans un accident de voiture il y a deux ans, peut-être vous souvenez-vous ?— Qu’est-ce que vous voulez ? me demande-t-elle.

Sans Elles   37

37Caroline part pour se rendre au manoir. Malgré mon insistance, elle refuse que je l’accompagne et je finis par me ranger à son avis. Elle a l’air de savoir ce qu’elle fait et semble avoir une idée derrière la tête qu’elle garde pour elle. « Restez ici jusqu’à mes nouvelles, vous avez besoin de parler un peu », nous dit-elle juste avant son départ. Tandis que je repense aux rêves de Sarah et à ce que pourrait être leur explication, Maud vient près de moi et m’embrasse.— Je ne t’en veux pas, me dit-elle, je comprends ce que tu as fait.— Non, j’ai agi trop vite. Je me suis laissé porté par mes angoisses et j’aurais dû répondre à tes appels, seulement je ne l’ai pas fait parce que j’étais tourmenté et que j’avais peur de m’emporter contre toi sans raison valable.Elle prend ma main et m’attire jusqu’au canapé.— Tu veux reparler des éléments du dossier, de ce que cela t’a fait de te replonger dans l’accident ?— Ça n’a pas été simple, expliqu

Sans Elles   7

7Plus le vendredi approche, plus je redoute mon rendez-vous avec Maud. J’annulerais notre rencontre si je le pouvais, seulement je ne connais pas son nom. Je peux probablement retrouver celui de Sarah si j’arrive de nouveau à fouiller dans les affaires de Célia, seulement je ne m’en sens pas cap

Sans Elles   6

6Ma maison ressemble à un grand capharnaüm, les affaires de Célia et d’Eléanore jonchent le sol de toutes les pièces. J’ai les yeux humides, mais je tiens le coup. Je m’allonge au milieu des vêtements de ma femme et reste là un bon moment, peut-être des heures. Je me rends ensuite dans la chambr

Sans Elles   5

5Aussitôt la rentrée effectuée, je comprends qu’il me faudra changer d’école. Je me dois de tourner la page, car mes collègues, comme les parents d’élèves, me regardent toujours telle une victime, comme l’homme qui se retrouve seul. Seulement j’aurais dû y penser plus tôt, je viens de me réengag

Sans Elles   4

4À peine une semaine avant la rentrée, alors que j’ai repris le chemin de l’école afin de la préparer, je croise une femme à l’entrée d’un centre commercial. Elle me regarde avec insistance, puis me sourit. Un sourire forcé, qui ne me semble pas naturel, pas de ceux que vous lancez aux gens que

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