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Chapitre 5

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"Veröffentlichungsdatum: " 25.06.2021 20:03:23

Chapitre 5

« Eden Island est une utopie devenue réalité. Le plein épanouissement de chacun des membres de la communauté et ce, quel que soit son numéro de famille, est au cœur des préoccupations des dirigeants. »

Extrait du journal de Jonas Samson

— Je crois que j’ai trouvé ce que je veux faire plus tard pour contribuer au bien-être de la communauté, déclare Shani.

— Mon petit doigt me dit que ça va être une activité très superficielle, rétorque Analia en riant.

— Détrompe-toi, je compte devenir une scientifique de haut niveau.

— Vraiment ? s’étonne son amie en lui jetant un regard perplexe.

Parmi toutes les fonctions que Shani aurait pu exercer, scientifique n’est pas la première option qui venait spontanément à l’idée d’Analia.

— Oui, vraiment, parce qu’à mon avis il faudra que j’aie un sacré niveau si je veux être un jour capable à mon tour de créer de telles merveilles !

— Dire que j’ai failli croire que tu devenais sérieuse !

— Mais je suis on ne peut plus sérieuse, regarde tout ça !

Shani glousse de ravissement en se penchant vers la sphère translucide qui contient toutes les nuances de couleurs et de luminosité dont on pouvait rêver.

— Encore merci, ma petite Ani, d’avoir accepté de commander tout ça, je ne sais pas ce que je deviendrais sans toi. Regarde ce réflecteur de lumière, si avec ça je ne suis pas la fille la plus lumineuse de la soirée !

Les deux adolescentes n’ont pas encore passé leurs robes. Elles sont assises en sous-vêtements devant une table sur laquelle est disposée toute une palette de produits cosmétiques ainsi que différents bijoux qu’elles s’amusent à manipuler pour leur donner diverses formes. Même Analia, d’ordinaire moins superficielle, doit reconnaître qu’elle a l’esprit totalement absorbé par ces activités délicieusement futiles. Elles essaient différentes couleurs qui, couplées avec des réflecteurs, modifient sensiblement leurs traits par un jeu d’ombres et de lumière. Quand Analia se regarde dans le miroir tridimensionnel qui lui permet de voir l’intégralité de son visage, elle constate que ses traits semblent adoucis, sa peau acquiert une texture veloutée et ses yeux bleus brillent avec une intensité particulière.

— Ne change plus rien, ordonne Shani, tu es magnifique, mystérieuse à souhait. Et moi, tu me trouves comment ?

Le visage de Shani est illuminé comme si un minuscule soleil l’éclairait de l’intérieur.

— Rayonnante, c’est le moins qu’on puisse dire ! C’est un maquillage qui te ressemble. Tu devrais le garder, conseille Analia.

— Sûre ? demande son amie en se contemplant dans le miroir

— Sûre et certaine !

Elles enfilent ensuite les robes, expérimentant avec un étonnement ravi le frémissement soyeux du tissu qui semble palpiter au moindre mouvement de leurs corps.

— Rien à dire, ça change des uniformes, constate Shani en tournoyant dans sa robe rouge. Je me sens comment dire… aérienne. Si ce soir nous ne sommes pas les reines de la soirée, je veux bien être jetée au-delà de la barrière de sécurité. Je te jure que quand Idrian va te voir, il va tomber à la renverse ! assure-t-elle.

Idrian. Le plus beau garçon de l’école. Le plus brillant. Le plus drôle. Le plus sportif. Issu d’une des plus importantes familles de l’île. Le garçon que toutes les filles rêvaient de séduire. Le garçon qui a demandé à Analia d’être sa partenaire pour le bal. Depuis toute petite, elle le regardait de loin comme un prince tout droit sorti des contes du temps jadis. Secrètement amoureuse, comme la plupart des filles de l’île sans doute, jamais elle n’aurait seulement osé lui parler tant il semblait inaccessible. Puis un jour, par hasard, ils avaient travaillé côte à côte au centre de recherches. Elle soupirait tout en tentant d’élaborer des graphiques censés démontrer de quelle manière le modèle de recyclage était encore perfectible.

— Si tu veux mon avis, tu t’y prends mal.

Elle avait brusquement levé la tête pour s’apercevoir qu’il observait son travail par-dessus son épaule.

— J’ai fait ça l’année dernière, je peux t’aider si tu veux, avait-il dit en souriant comme si sa proposition allait de soi.

Elle s’était contentée de hocher la tête et l’avait regardé promener ses doigts sur l’écran tactile tout en lui donnant des explications.

— Tu vois, ce n’est pas si compliqué, avait-il conclu avec un sourire.

Sans doute avait-il raison, sauf qu’elle n’avait guère écouté ses explications, fascinée qu’elle était par le mouvement de ses longues mains sur l’écran. Elle avait agité la tête comme pour éloigner un sortilège et une fois qu’elle eut repris ses esprits, ils avaient un peu discuté, puis ils s’étaient recroisés quelquefois. Pour Analia, le seul fait qu’il s’attarde quelques minutes pour bavarder avec elle ou même plaisanter était déjà un miracle en soi. Aussi avait-elle été pour le moins interloquée lorsqu’il lui avait proposé de l’accompagner à la soirée. Il aurait pu inviter des centaines d’autres filles – toutes les filles de l’île en fait –, mais pour d’insondables raisons, c’est elle qu’il avait choisie. Elle était flattée, certes, mais aussi terriblement angoissée. Jusque-là, elle ne l’avait rencontré que dans le cadre rassurant du centre de recherches et leurs conversations avaient toujours été de courte durée.

Si elle n’était pas à la hauteur ? Si son comportement n’était pas conforme à ce qu’il attendait d’elle ? S’il regrettait dès le début d’avoir invité une fille aussi insignifiante ? Ses propres parents avaient levé le même sourcil étonné quand elle leur avait annoncé qui était son cavalier, mais ils s’étaient abstenus de tout commentaire. Quand elle les avait interrogés, ils lui avaient seulement fait part de leur surprise, mais ne s’étaient pas étendus davantage. Ce n’est pas tous les jours qu’on se fait inviter par un moins de 100. Sans doute la trouvaient-ils eux aussi d’une affligeante banalité.

Elle ressent l’envie de faire part de ses doutes à Shani, mais elle s’en abstient sachant que cette dernière va se moquer d’elle en faisant allusion à sa prétendue perfection. Elle ajoutera que ce n’est jamais qu’une soirée et qu’elle prend toujours tout trop au sérieux. Analia sourit intérieurement en se disant qu’il est inutile de parler à son amie puisqu’elle connaît déjà toutes ses réponses.

Elles chaussent ensuite des sandales dorées dont les lanières viennent s’enrouler autour de leurs chevilles comme de minuscules lianes.

— On est de vraies princesses, déclare Shani, en regardant leurs pieds. Tu sais à quoi ça me fait penser ? Cette légende du temps des Grandes Terres qu’on nous racontait quand on était petites, il y a cette fille qui va au bal…

— Cendrillon ? hasarde Analia

— Oui, c’est ça. J’adorais cette histoire quand j’étais petite, c’était toujours celle que je demandais à la voix de me raconter pour m’endormir, et je rêvais que moi aussi je rencontrais une fée qui changeait mon uniforme contre une robe de princesse. Et ce soir mon rêve se réalise ! Enfin !

— C’est sûr que vous avez l’air de vraies princesses, confirme Jaine en pénétrant dans la chambre de sa fille. Dépêchez-vous, faute de carrosse, l’hydrobulle vous attend.

Il est rare qu’elles puissent disposer d’un hydrobulle pour elles seules, mais ce soir elles ont le privilège d’être les uniques passagères à être confortablement installées dans la sphère translucide qui les conduit sur l’île principale. Les étoiles qui paillettent le velours noir du ciel de leurs éclats épars, et les ponts semblables à des sentiers lumineux posés sur le sombre miroir du lagon, leur donnent plus que jamais la sensation de vivre un conte de fées. Alors que leur moyen de locomotion se rapproche silencieusement de l’île, elles aperçoivent, telles des auréoles de lumière colorées, d’autres bulles occupées par des adolescentes qui ont l’air tout aussi excitées qu’elles. Elles se dirigent toutes, dans une chorégraphie parfaitement orchestrée, vers le lieu du bal. Il ne fait aucun doute que c’est leur soirée !

L’hydrobulle accoste en faisant clapoter une série de vaguelettes contre la berge. Elle regarde les jeunes gens massés près de l’eau et aperçoit Idrian parmi d’autres garçons. Ils portent tous des costumes sombres d’une coupe très élégante, mais le cavalier d’Analia est le seul à ne pas avoir l’air emprunté dans ce vêtement inhabituel. Du fait de la position de sa famille, peut-être n’est-ce pas la première fois qu’il a l’occasion de porter ce genre de tenue. Sans doute a-t-il déjà assisté à de nombreuses soirées. Cette pensée fait ressurgir ses appréhensions et elle se dit qu’elle ne sera jamais à la hauteur. Tôt ou tard dans la soirée, elle fera ou dira quelque chose de parfaitement ridicule qui lui fera regretter son invitation. Elle se maudit intérieurement d’avoir accepté d’être sa cavalière ! Elle envie Shani qui connaît parfaitement son partenaire, Nyl, puisque ce dernier n’est autre que son ami d’enfance. Mais elle n’a pas le loisir de réfléchir davantage : Idrian s’approche déjà de la bulle et tend la main dans sa direction pour l’aider à descendre. Comme dans les histoires de princesses du temps jadis !

— Tu es très belle, constate-t-il après l’avoir examinée des pieds à la tête.

Qu’est-elle censée répondre ? Qu’elle aussi, elle le trouve très beau ? Qu’il est l’incarnation de tous les princes de contes de fées et qu’elle doit se pincer pour se persuader que tout cela est bien vrai ? Elle se contente de glousser bêtement tout en se reprochant de n’avoir pas trouvé une répartie spirituelle. Il va la prendre pour une véritable godiche ! De son côté, Nyl entraîne déjà Shani vers la fête dans un éclat de rire et elle se prend à jalouser leur insouciance pendant qu’elle avance aux côtés d’Idrian.

Le bâtiment dans lequel ils pénètrent a pris, pour la soirée, la forme d’un immense diamant aux multiples facettes. À l’intérieur, les murs ont été façonnés de telle sorte que les convives aient l’illusion d’évoluer dans une grotte minérale aux reflets bleutés. Des cascades de fleurs blanches et mauves sont disposées dans des niches creusées au sein des parois. Des hologrammes en forme de minuscules étoiles blanches flottent dans l’air et d’autres, semblables à des colombes, volent dans la pièce et se perchent parfois sur les branches givrées des arbres stylisés qui ornent la salle. Elle avait entendu dire que les organisateurs d’évènements aimaient créer la surprise par leurs décors somptueux, mais c’est la première fois qu’elle a l’occasion de le constater de ses propres yeux ! Et cela dépasse tout ce qu’elle aurait pu imaginer.

Une fois l’assemblée au complet, la grotte prend une teinte bleu nuit. Le visage d’Eléa 2, la plus éminente responsable de la communauté, apparaît sur le mur principal de la salle, dans une sorte de halo phosphorescent. Ses cheveux d’une blondeur extrême sont coiffés en un chignon sophistiqué saupoudré de poussière d’or et ses sourcils, rehaussés d’une multitude de petits diamants, forment deux arcs parfaits. Le sourire chaleureux qu’elle adresse aux participants donne à chacun d’eux la sensation qu’il lui est particulièrement destiné.

— Tu n’as plus qu’à lui coller une baguette magique dans la main et tu pourrais croire que c’est une bonne fée ! Vas-y, fais un vœu pour voir, chuchote Idrian à l’oreille d’Analia.

— Bienvenue à tous, déclare Eléa 2 d’une voix suave où perce néanmoins un soupçon d’autorité. J’aurais souhaité de tout cœur être parmi vous en cette occasion, mais malheureusement, j’ai été retenue par d’autres obligations. Jeunes gens d’Eden Island, cette soirée est la vôtre. Même si votre formation n’est pas encore achevée, vous êtes désormais considérés comme des membres actifs de la communauté avec tous les droits et les obligations que cela implique. Nous sommes persuadés que vous saurez vous montrer dignes de votre nouveau statut. Mais laissons cela de côté pour le moment, ajoute-t-elle en souriant, ce soir, vous ne devez songer qu’à vous distraire. Les organisateurs, comme vous avez pu le constater en entrant, ont tout mis en œuvre pour que cette soirée soit inoubliable et je les en remercie. Je vous souhaite de profiter pleinement des festivités. Que la communauté vous protège.

— Et que nous protégions la communauté, répondent avec enthousiasme tous les adolescents présents dans la salle.

— Elle est vraiment impressionnante, remarque Analia, une fois son visage disparu. C’est la personne la plus charismatique que j’ai jamais vue.

— Je pourrai te la présenter si tu veux, répond Idrian.

— Tu plaisantes ? Tu connais Eléa 2 ? s’exclame aussitôt Analia qui a du mal à imaginer que cette femme, à l’apparence si parfaite, existe réellement en chair et en os quelque part sur l’archipel.

— Dire que je la connais serait un peu exagéré, mais c’est une amie de ma mère. Remarque, elle n’est pas très marrante. Toute sa vie tourne autour de l’organisation de la communauté. Elle venait à la maison quand j’étais petit, à l’époque elle devait s’appeler Eléa 17, et on m’envoyait prendre mon repas dans ma chambre sous prétexte qu’elle devait parler de sujets importants avec mes parents. Alors des fois, je remontais l’escalier et j’essayais d’écouter.

— Et c’était intéressant ?

— Bof. Il était souvent question de l’alimentation énergétique, des cellules d’habitation, de la Centrale… enfin bref, rien de très exaltant pour un gamin. Des fois, je m’endormais dans l’escalier, c’est te dire à quel point c’était passionnant ! Bon, que dirais-tu d’aller boire un verre ?

Il la prend par le coude et ensemble, ils se frayent un chemin pour accéder au bar. La foule est compacte, mais de minuscules diffuseurs disséminés dans les parois envoient à intervalles réguliers un air rafraîchissant au parfum floral. De ce fait et malgré la foule qui se masse dans la salle, l’atmosphère n’a rien d’étouffant. Au bout de quelques minutes, ils parviennent enfin à s’approcher du bar où se trouvent déjà Nyl et Shani.

Cette dernière tient dans sa main un verre fleur rempli d’un liquide rouge fluorescent dans lequel flottent des perles multicolores.

— Tu devrais goûter, dit-elle à l’intention de son amie, c’est tout bonnement divin !

Analia constate très vite par elle-même que son amie dit vrai. Les perles éclatent dans sa bouche libérant un goût de fruit d’une intensité inédite alors que le liquide dans lequel elles baignent imprègne tout le corps d’une agréable sensation de légèreté. Analia a vraiment l’impression d’être plongée dans un rêve. Idrian est aux petits soins pour elle, s’assurant qu’elle a de quoi manger et boire, la présentant à des étudiants qu’elle ne connaissait pas, lui parlant de sujets légers qui lui permettent de répondre spontanément sans avoir peur de faire une gaffe. Elle n’aurait pu rêver meilleur cavalier.

Maintenant qu’elle a dépassé son appréhension initiale, elle profite pleinement de la soirée. Elle exécute même avec Shani des chorégraphies totalement fantaisistes sur des airs joués par un des groupes virtuels les plus branchés du moment, puis, quand la musique devient plus douce, elle se retrouve tout naturellement enlacée dans les bras d’Idrian qui danse avec la plus parfaite décontraction. La salle a pris l’aspect d’un ciel nocturne qui donne aux adolescents la sensation de se mouvoir dans le vide. Des nuages d’étoiles inondent l’espace et viennent s’enrouler furtivement aux corps des danseurs comme de longs filaments lumineux avant de se défaire pour se disperser à nouveau dans la salle. Jamais, à part avec les membres de sa famille, elle n’a le souvenir d’avoir partagé un tel degré d’intimité avec quelqu’un. Elle a envie de laisser sa main remonter le long de son bras, d’oser passer les doigts dans ses cheveux bruns en le regardant dans les yeux, mais elle se contente de tournoyer avec lui, les mains sagement posées sur ses épaules. Comme s’il avait deviné ses pensées, il lui adresse un sourire qui la fait fondre et la serre légèrement plus fort. Elle se dit qu’elle est l’élue, celle qu’il a choisie parmi des centaines d’autres et qu’il la regarde à cet instant comme si elle était l’unique fille de l’archipel. Si elle avait un vœu à faire, ce serait celui d’emprisonner le temps dans la magie de cet instant parfait.

Quand la salle s’habille de gigantesques fleurs rouges aux formes mouvantes et que la musique devient nettement plus rapide, Idrian la prend par la main pour l’entraîner à l’extérieur.

— Tu t’amuses ?

— C’est la plus belle soirée de ma vie, répond Analia avec un immense sourire. Remarque, je n’ai pas vraiment de point de comparaison. C’est la première fois que je suis autorisée à assister à un tel évènement. C’est censé être un passage vers l’âge adulte, mais j’ai l’impression d’avoir cinq ans !

Il s’arrête et la contemple pensivement.

— Tu n’as pas du tout l’air d’avoir cinq ans, dit-il en portant sa main à ses lèvres. Viens.

Ils avancent maintenant dans une petite allée éclairée de massifs fleuris au parfum capiteux.

— Ce sont des roselys, précise Idrian en désignant une des fleurs, un croisement entre deux espèces de l’époque des Grandes Terres. Ils ont gardé le parfum et la texture de la première et la forme de l’autre.

— Tu t’intéresses à la botanique ?

— Je n’irais pas jusqu’à dire ça, mais mon grand-père a beaucoup travaillé sur l’amélioration des espèces. Quand j’étais petit, j’adorais aller voir les nouvelles fleurs qui poussaient dans sa serre. Il prenait chaque fois le temps de m’expliquer ce qu’il faisait et me montrait des hologrammes d’espèces disparues.

— Tu as l’air d’avoir une famille vraiment intéressante, remarque Analia.

— Disons qu’elle est très investie dans l’amélioration de la vie de la communauté. Mais c’est le cas de la tienne aussi, non ?

— Oui, mes parents essaient toujours de contribuer au bien-être commun même s’ils n’ont pas un rang aussi élevé que le tien. On a vraiment de la chance de vivre ici ! Tout est tellement merveilleux.

L’allée qu’ils ont empruntée longe maintenant l’eau immobile du lagon.

— Tu crois qu’on a le droit de s’éloigner comme ça ? interroge Analia soudain inquiète à l’idée d’enfreindre le règlement.

— Aucune loi n’oblige les participants à rester à l’intérieur. Et ça fait du bien d’être un peu dehors, loin de la foule, tu ne trouves pas ? Viens avec moi, je te promets qu’on va être seuls au monde.

Il l’entraîne jusqu’à l’extrémité d’une des branches de l’île. Là, cachée des regards par une abondante végétation, se dresse une montgolfière blanche dont le ballon ressemble à une immense fleur de lotus. Idrian, qui tient toujours Analia par la main, s’en approche d’un pas décidé.

— Envie d’un tour dans les airs ? demande-t-il en souriant

— Mais…

— Il n’y a pas de « mais » ! Rien n’est trop beau pour toi ce soir ! déclare-t-il en lui faisant une sorte de révérence.

Avant même qu’Analia ait le temps de réagir, il scanne son bracelet pour pénétrer à l’intérieur de la nacelle. Idrian actionne maintenant le levier qui libérera l’air chaud grâce auquel ils pourront s’élever vers le ciel.

— Je n’arrive pas à y croire, dit Analia, alors que l’engin monte lentement vers la lune aussi ronde et blanche qu’une immense perle pendue dans le ciel.

— Appartenir à une des plus importantes familles de l’île donne accès à quelques privilèges, se contente de dire Idrian d’un ton détaché. Remarque, on ne va pas aller bien loin, le ballon est retenu par un câble qui l’empêche de se déplacer horizontalement, mais ça vaut quand même le coup d’œil. Regarde.

La montgolfière s’élève lentement dans le ciel nocturne et, une fois la hauteur atteinte, Analia peut contempler le lagon semblable à un immense joyau lumineux posé sur l’écrin sombre de l’océan.

Au bout de quelques instants, Idrian cesse de contempler le paysage nocturne pour lui faire face.

— Tu es vraiment très belle, ce soir !

— Pas très dur d’avoir l’air plus belle qu’en uniforme !

C’est tout ce qu’elle trouve à répondre, soudain gênée par son regard insistant.

— Mais en uniforme aussi je te trouve très jolie.

Il se penche vers elle, soulève son menton et doucement, très doucement, embrasse ses lèvres. Dans un premier temps, Analia lui rend docilement son baiser puis elle s’autorise à promener ses mains sur sa nuque. Après un instant d’hésitation, elle se laisse envahir par les sensations inédites qu’elle sent monter en elle et éprouve l’envie de se serrer plus étroitement contre lui. Elle oublie sa timidité et sa peur d’être maladroite pour lui rendre son baiser avec une intensité qui la surprend elle-même. Il est le premier à se reprendre et la repousse doucement contre la paroi de la nacelle en la tenant légèrement à distance de lui afin que leurs corps ne soient plus en contact.

— Sous tes dehors timides, tu es… étonnante ! constate-t-il avec un petit sourire. Il vaut mieux qu’on redescende rapidement ou je ne répondrai plus de moi.

Mais elle n’a aucune envie de redescendre, pas plus que de retrouver les autres. Elle veut rester là, entre terre et ciel, blottie contre lui. Elle veut caresser ses cheveux, l’embrasser encore, prendre le temps de regarder chaque détail de son visage, tracer du doigt le contour de ses lèvres pour se persuader qu’elle ne rêve pas… Elle voudrait suspendre ce moment dans l’éternité… seulement il s’est doucement détaché d’elle et fait maintenant en sorte que la montgolfière redescende sur le sol.

Plus tard, dans l’hydrobulle en compagnie de Shani, elle l’écoute commenter la soirée en se contentant de glisser quelques mots de temps à autre. Cela ne semble nullement déranger son amie que l’excitation a transformée en véritable moulin à paroles. Tout est sujet à commentaire : le décor, les musiciens virtuels, la nourriture, Nyl qui n’a même pas eu la bonne idée d’essayer de l’embrasser… Analia, quant à elle, repense aux baisers qu’elle a échangés avec Idrian. C’était la première fois qu’elle embrassait un garçon. Et elle avait inconsciemment attendu ce moment pendant toute la soirée.

— Eh, miss distraite, c’est trop te demander de me répondre quand je te parle ? dit Shani en lui tapotant l’épaule.

— Excuse-moi, tu disais ?

— Je te demandais si le beau Idrian t’avait embrassée. Oui, bien sûr qu’il t’a embrassée, je vous ai vus sortir et là tu rougis, constate-t-elle d’un ton qui ne tolère aucune discussion. La Belle au Bois dormant a dû faire à peu près cette tête-là après que le prince charmant l’ait réveillée d’un baiser ! Alors, raconte, c’était comment ? Je suis sûre qu’il embrasse comme un dieu ! Je veux tous les détails.

Mais une agitation inattendue un peu plus loin sur le lagon dispense fort opportunément Analia de répondre. Plusieurs hydrobulles de sécurité sont immobilisés afin d’éclairer un point précis de l’étendue d’eau. Elles ne peuvent en voir davantage, leur propre véhicule bifurquant automatiquement afin d’emprunter un autre couloir hydraulique pour les ramener chez elles.

Quand Analia pénètre dans son unité d’habitation, elle constate que, malgré l’heure tardive, ses parents se trouvent encore dans la pièce principale. Ils lui tournent le dos et regardent les images diffusées sur la paroi. On aperçoit le corps d’un très jeune enfant qui flotte à la surface de l’eau sombre du lagon. Le commentateur est en train de préciser qu’il s’agit d’un sans bracelet qui a traversé le champ de force de la barrière. Sa petite taille lui ayant probablement permis de passer de l’autre côté. Son corps sans vie avait été retrouvé aux abords de l’île principale. Il ajoute que la sécurité va être renforcée et il en appelle à nouveau à la vigilance de chacun.

Analia échange à peine quelques mots avec ses parents. Elle s’était imaginé leur raconter la soirée avec force détails, mais elle n’en a plus envie et ils n’en demandent pas plus. Eux aussi ont l’esprit occupé ailleurs. Quelques minutes plus tard, elle met sa robe de soirée dans le bac de recyclage de sa chambre. Désormais sans utilité, elle sera directement envoyée dans la Centrale qui, à des centaines de mètres sous l’eau, recycle tout ce qui se trouve sur l’île. Au moment où elle enfile sa tenue de nuit, elle pense encore une fois à l’histoire de Cendrillon. Toute la soirée semble malheureusement n’avoir été qu’un rêve.

Analia peine à trouver le sommeil. Elle aurait aimé se revoir danser, penser à son prince charmant, mais l’image qui s’impose à elle est celle d’un petit corps malingre flottant sur l’eau comme une poupée désarticulée. Un minuscule corps d’enfant forcément invisible, quand, du haut de la nacelle, elle a contemplé d’un œil émerveillé l’archipel illuminé. Un enfant inconnu qui devait avoir à peu près l’âge d’Aîko. Un enfant qui n’avait pas eu la chance de naître du bon côté de la barrière.

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Chapitre 1« Ils ont cru trop longtemps que la Terre domestiquée n’était qu’un simple décor où pourraient se jouer toutes les folies humaines…, car pendant des siècles les rêves des hommes se sont résumés à deux mots : croissance et consommation. Pour satisfaire leurs besoins sans cesse

Eden Island   L’Auteure

Hana s’est beaucoup promenée dans les livres des autres. C’est avec un plaisir sans mélange et une curiosité toujours intacte qu’elle a visité différents univers et fait la rencontre de nombreux personnages…Et c’est tout naturellement qu’elle a eu envie de passer de l’autre côté du miroir et d’inv

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