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Chapitre 15

Author: 15210689748
"publish date: " 2021-06-25 20:03:27
Chapitre 15

« La Terre se résumait pour eux à un immense terrain de jeux : ils ont creusé le sol, asséché les cours d’eau, bâti des villes gigantesques, érigé des habitations qui perçaient les nuages. Leurs capacités créatrices n’avaient d’égale que leur propension à la destruction. Que reste-t-il aujourd’hui de ce monde ancien ? Quelques cités englouties et d’immenses continents de déchets. »

Extrait du journal de Jonas Samson

Comme chaque matin, Aîko refuse de prendre son petit-déjeuner. Même la menace de se retrouver au centre de soins s’il perd trop de poids ne vient plus à bout de son obstination muette. Depuis la disparition de son père, le petit garçon n’est plus le même. Il n’est d’ailleurs pas le seul à avoir changé : sa mère, naguère si calme et si patiente, n’essaie même pas de cacher son exaspération.

— Aîko, je suis pressée, alors tu vas arrêter immédiatement de tout faire pour me retarder, dit-elle d’une voix que l’agacement fait dangereusement monter vers les aigus.

Au lieu d’obtempérer, l’enfant se recroqueville encore davantage sur lui-même avant de fondre en larmes.

— Écoute, maman, intervient Analia qui vient de pénétrer dans la pièce, pars tout de suite, je vais m’occuper de lui et je le déposerai avant d’aller au centre de formation.

— D’accord, s’empresse d’accepter Jaine, ça me permettra de passer au centre administratif avant d’aller travailler. Je te remercie de m’aider ma chérie, dit-elle en partant.

Aîko garde les yeux obstinément baissés sur le bol de nourriture dont il n’a pas avalé la moindre bouchée.

— Elle ne m’a même pas embrassé avant de partir, fait-il remarquer à Analia en levant vers elle son petit visage mouillé de larmes.

— Il faut dire que tu n’y mets pas du tien : tu fais tout pour l’agacer alors qu’elle n’a pas besoin de ça en ce moment, répond sa sœur d’une voix qu’elle espère aussi calme que possible. Tu veux bien finir de manger ?

— J’ai pas faim ! Je veux papa, je veux Louna et je veux que maman s’occupe de moi comme avant ! gémit le petit garçon.

— Voilà ce que je te propose, dit-elle d’une voix douce en s’approchant de lui pour lui caresser la tête. Tu finis de manger et en échange, ce soir, je demande à Aylan de passer te voir.

— Il voudra venir me voir, lui, tu jures ? dit-il en levant vers elle des yeux soudain remplis d’espoir.

— Je te le jure, mais seulement si tu manges. Allez, dépêche-toi, ajoute-t-elle d’un ton enjoué tout en priant intérieurement pour qu’Aylan ait le temps de passer.

Après avoir déposé son petit frère sur l’îlot des enfants, Analia presse le pas pour rejoindre son propre centre de formation, constatant au passage que le groupe des protestataires a grossi. Ils doivent maintenant être une bonne centaine de personnes et la phrase du premier jour est désormais dupliquée plusieurs fois. Près du pont, elle aperçoit Idrian, mais elle ne ralentit pas, n’ayant ni le temps ni l’envie de lui parler. Lui, cependant, s’approche d’elle et calque son pas sur le sien.

— Il faut que je te parle, Analia !

— Ce n’est pas une bonne idée, répond-elle tout en continuant à marcher. Ce n’est vraiment pas le moment pour moi d’avoir des ennuis supplémentaires, et en plus, je suis pressée.

Ils arrivent près du saule où ils s’étaient donné rendez-vous plusieurs fois auparavant.

— Viens, dit-il en lui attrapant le bras.

— Je t’en prie, Idrian, je t’ai déjà dit que c’était une mauvaise idée, dit-elle en se dégageant.

— J’ai des informations sur ton père.

Sous l’effet de la surprise, elle se fige sur place et il en profite pour l’entraîner derrière les branchages sans qu’elle oppose la moindre résistance.

— Qu’est-ce que tu sais ? demande-t-elle en le regardant droit dans les yeux.

— Tu te rappelles que je suis plutôt doué pour écouter aux portes ? Eh bien, hier, j’ai entendu mon père en parler avec les représentants de la sécurité. Ils pensent que ton père est vivant et que lui et les deux autres sont sans doute prisonniers. Je n’ai pas entendu la suite parce que ma mère est arrivée et j’ai été obligé de m’éloigner.

— Pourquoi n’ont-ils rien dit à ma mère ?

— Je pense qu’ils attendent d’avoir plus d’informations. Peut-être qu’ils ne veulent pas lui donner de faux espoirs.

— Tu es sûr de ce que tu dis ?

— Oui, dit-il en se rapprochant d’elle, je suis sûr de ce que j’ai entendu. Je vais essayer d’en savoir plus, si j’arrive à obtenir les codes de la tablette de mon père, je pourrai jeter un coup d’œil sur l’avancée de l’enquête.

— Pourquoi tu ferais ça ? demande-t-elle, soudain méfiante.

Il se rapproche encore plus d’elle et saisit son visage dans ses deux mains.

— Pour toi ! affirme-t-il en penchant son front contre le sien. Je suis fou de toi, Analia. J’ai cru que si je t’éloignais de moi, au bout de quelques jours je t’oublierais et je passerais à autre chose, mais c’est tout le contraire, je n’arrête pas de penser à toi. Et je ne supporte pas de te voir te promener en permanence avec cette espèce de barbare ! Je me moque de leurs stupidités de hiérarchies, je vais me battre pour être avec toi et ils n’auront qu’à me déclasser si mes choix ne leur plaisent pas ! Je veux bien m’appeler cinquante mille et vivre dans une habitation minuscule si je suis avec toi !

Avant qu’elle n’ait le temps de répondre, il la serre dans ses bras et l’embrasse ardemment. D’abord décontenancée, elle finit par répondre à son baiser. Par pur réflexe ? Par réel désir ? Parce qu’il vient de lui apprendre que son père est vivant ? Parce qu’elle est réellement touchée par ce qu’il vient de lui avouer ? Elle ne saurait le dire. Mais elle est parfaitement consciente que son corps réagit instinctivement aux caresses d’Idrian.

— Je dois vraiment partir, finit-elle par dire en le repoussant doucement.

— Oui, bien sûr, dit-il en s’éloignant à regret. Pour le moment, on ne doit pas se faire remarquer, mais je te promets que je vais tout arranger et je vais essayer d’obtenir d’autres informations. Seulement, par pitié, ne parle à personne de ce que je t’ai dit, même pas à ta mère. Je pourrais avoir de gros ennuis et surtout, je ne pourrai rien savoir d’autre. Mais je ne te laisserai pas tomber, je te le jure, dit-il en l’embrassant une dernière fois.

Au moment où elle sort de l’abri végétal, elle aperçoit Aylan qui vient dans sa direction. Il lui sourit, s’apprêtant visiblement à la rejoindre, mais, quand il voit Idrian sortir à son tour, il bifurque immédiatement pour éviter de passer près d’elle et poursuit son chemin en feignant de ne pas l’avoir vue. Analia ne tente pas de le rattraper, elle reprend sa route en ayant la désagréable sensation de ne plus rien contrôler.

Peu attentive durant le cours de civilité communautaire, elle ne cesse de se demander si les informations d’Idrian sont fiables. Elle l’imagine mal inventer tout cela dans le seul but de se rapprocher d’elle. Son père serait prisonnier ! De qui ? Pourquoi ? De son côté, Aylan l’ignore ostensiblement. Quant à Shani, elle ne cesse de les regarder tour à tour sans comprendre. Dans un passé pas si lointain, Analia aurait tout raconté à son amie, mais récemment les choses se sont singulièrement compliquées et elle est consciente que leur complicité n’est plus la même. Elle évite d’aborder avec elle les vrais sujets même si elle sait parfaitement que son manque de confiance blesse sa complice de toujours. Aussi, quand ils se retrouvent tous les trois autour de la même table au centre de restauration, l’ambiance est franchement glaciale.

— Vous savez quoi ? dit Shani. Quand je suis avec vous deux, j’ai l’impression d’être une sorte de pont pour aller d’un îlot à un autre. Des fois, les deux îlots sont tellement proches qu’ils n’ont plus besoin du pont et d’autre fois, sans que je comprenne pourquoi, ils s’éloignent tellement que le pont s’effondre. Plouf, la communication est rompue ! Vous saisissez un peu le sens de la métaphore ?

Comme ils la regardent sans répondre, elle croit bon d’ajouter :

— Bon, je vais traduire : le pont c’est moi et je ne sers à rien ! Un jour, vous êtes les meilleurs amis du monde et le lendemain, sans explication, le dialogue est rompu. Et là, j’en ai vraiment assez d’avoir l’impression d’être assise entre deux statues d’algoplast. Personne ne peut vous aider si vous n’y mettez pas un peu du vôtre. D’ailleurs, vous n’avez qu’à vous débrouiller tous les deux, vous vous en sortirez beaucoup mieux sans moi, conclut-elle en se levant pour s’installer à une autre table.

Avant qu’Analia ait le temps de réagir, Aylan se lève à son tour, et, après avoir débarrassé son plateau, quitte le centre de restauration. Quand elle relève la tête, il lui semble qu’Idrian observe la scène à distance d’un œil ironique. Qu’imagine-t-il ? Que le fait de détenir des informations lui donne un droit de regard sur ses faits et gestes ? En poussant un long soupir, elle soulève la demi-sphère qui contient son repas, bien certaine qu’elle sera incapable d’avaler la moindre bouchée.

L’après-midi se traîne interminablement et c’est avec soulagement qu’elle entend le signal marquant la fin des cours. Au moment où elle s’apprête à sortir, elle est retenue par le professeur de civilisation antique, visiblement perturbé par son manque de concentration, alors qu’elle était jusque-là une élève modèle. Ce n’est qu’après avoir longuement écouté ses paroles compatissantes et ses encouragements qu’elle peut enfin partir. Elle s’apprête donc à rentrer, seule, puisque ni Shani ni Aylan ne semblent s’être donné la peine de l’attendre, quand elle se rappelle la promesse faite à Aîko. Ça tombe plutôt mal, mais en fin de compte ce n’est peut-être pas une mauvaise chose : ça lui fournit une excuse pour aller voir Aylan. Le jeu de cache-cache auquel ils se sont livrés toute la journée la met mal à l’aise : alors autant avoir une franche explication ! Elle avait promis à Anna d’être là pour lui et déjà, leur complicité naissante semble avoir disparu. Or, elle imagine sans mal à quel point il doit se sentir seul. C’est pourquoi elle doit tout mettre en œuvre pour sauver leur amitié ! Par chance, elle sait où le trouver.

Quand elle arrive près de la piscine artificielle, elle pense s’être trompée, car le lieu semble désert, mais bientôt elle l’aperçoit qui fonce sur sa planche au milieu des vagues et elle ne peut que constater à quel point il est dans son élément quand il surfe ainsi sur l’eau. Elle reste longtemps debout à contempler la souplesse de ses mouvements et la parfaite maîtrise de sa trajectoire. Il donne par moments l’impression de voler littéralement au-dessus de l’eau. Peu à peu, le flux des vagues devient plus calme et il regagne la rive. Alors, se rendant compte de sa présence, il se laisse dériver vers elle. Quand il est à sa hauteur, ils se regardent quelques instants en silence puis il tend la main vers elle :

— Viens.

Elle obtempère sans hésiter et se retrouve avec lui sur la planche. Contrairement à la première fois, elle trouve immédiatement la bonne position et n’éprouve aucune gêne en sentant sa main lui enserrer la taille quand ils s’élancent sur l’eau. Ils surfent longuement, peut-être la tient-il contre lui plus étroitement que nécessaire, mais elle se laisse aller en profitant pleinement de l’instant. Tant qu’ils dériveront ainsi sur les eaux redevenues calmes, rien de mal ne pourra arriver. Seuls comptent la caresse légère du vent contre sa peau, le bercement voluptueux de la houle et la sensation de ce corps musclé contre le sien. La planche glisse souplement, froissant à peine au passage la peau lisse des eaux du lagon. Quand ils finissent par regagner la terre ferme, elle éprouve le même pincement au cœur que la fois précédente. L’inévitable lourdeur du retour à la réalité.

— Aylan…, commence-t-elle.

Mais il l’interrompt en mettant son index sur ses lèvres.

— Non, Analia, dit-il d’une voix très douce. Tu ne me dois pas la moindre explication. Je suis heureux que tu sois venue, car je voulais m’excuser de mon comportement envers toi aujourd’hui. C’était ridicule, je n’ai aucun droit sur toi. Je ne vais pas te demander des comptes alors que j’espère partir d’ici le plus rapidement possible. Normalement, je dois rester deux ans, mais je vais essayer de négocier une seule année. Si je suis particulièrement performant, peut-être qu’ils accepteront.

— Tu parles comme si tu étais en prison, constate-t-elle avec une pointe de tristesse.

— Être séparé de ceux qu’on aime sans pouvoir communiquer avec eux, c’est une forme de prison, non ? Même si ça ressemble au paradis ! La barrière fonctionne dans les deux sens : personne ne rentre, personne ne sort !

— Sans doute, concède-t-elle à contrecœur.

— J’espère juste qu’Idrian ne te fera pas souffrir, ajoute-t-il en la fixant intensément.

Analia sent que ses yeux picotent dangereusement, mais elle parvient à refouler les larmes qu’elle sent affleurer au bord de ses paupières. Qu’avait-elle espéré ? Une scène de jalousie ? Une déclaration d’amour ? Les deux êtres qu’il aime s’appellent Louna et Anna. Il n’y a tout simplement pas de place pour elle dans sa vie. Leurs mondes sont trop différents.

— Il dit qu’il est amoureux de moi, affirme-t-elle en le défiant du regard.

— Et toi ?

— Moi ? Moi, je crois que je suis complètement perdue, si tu veux le savoir !

Elle s’aperçoit avec horreur que les larmes dégoulinent maintenant sur son visage sans aucune retenue. Elle repousse le bras qu’il tend vers elle et lui tourne le dos, s’obligeant à respirer lentement.

— Ça va ? s’inquiète Aylan.

— À merveille, répond-elle d’un ton acerbe. J’applique les préceptes de Monsieur Chuan : respiration lente et contrôle de soi. Une parfaite maîtrise de mes émotions !

— Impressionnant, en effet, se moque-t-il. J’espère qu’un jour je parviendrai moi aussi à atteindre un tel niveau de contrôle !

Elle se tourne à nouveau vers lui. Les commissures de ses lèvres tremblent encore un peu pour finir par se détendre en un sourire. Un sourire crispé, certes, mais un sourire quand même.

— Je suis désolée, d’habitude je ne me laisse pas aller comme ça ! s’excuse-t-elle, mais tout ce qui se passe en ce moment est très perturbant ! Et en fait, je te cherchais parce que j’ai promis à Aîko de te ramener chez nous ce soir. Je suis désolée de te mettre devant le fait accompli, mais c’était le seul moyen de lui faire avaler quelque chose, ce matin. Si tu pouvais juste passer quelques instants, ça me rendrait vraiment service. Il a l’impression que tout le monde le laisse tomber en ce moment.

Aylan semble soulagé par le tour que prend la conversation.

— Pas de problème, je t’accompagne avec plaisir. Ce n’est pas un grand effort, tu sais ! Franchement, je ne peux pas dire que je frétille d’excitation à l’idée de me retrouver seul dans ma cellule d’habitation.

— Je ne t’ai même pas demandé comment tu allais, dit Analia d’un ton contrit. Je fais un piètre chaperon. Quand je pense qu’Anna m’a fait confiance, si elle savait…

— Ne t’inquiète pas, je gère. Tu devrais arrêter de culpabiliser en permanence. Il y a tout un tas de choses dont tu n’es pas responsable, tu sais ? la taquine-t-il alors qu’ils se dirigent vers l’habitation.

Quand ils arrivent sur la terrasse, Aylan la retient un instant par le bras et la dévisage comme s’il la voyait pour la première fois :

— Tu sais, j’aurais vraiment aimé que les choses soient différentes.

Il approche sa main de sa joue, mais suspend aussitôt son geste, car Aîko, qui les a aperçus par la baie vitrée, fonce sur lui en hurlant son nom. Il passe ensuite un long moment avec le petit garçon qui lui montre toute une série d’hologrammes assez simples qu’il a confectionnés lui-même. Puis il lui explique comment faire et Analia constate que l’adolescent prend un réel plaisir à se livrer à cet exercice qui semble lui faire momentanément oublier tous ses soucis. Elle leur propose alors de descendre dans sa chambre. Une fois la pièce plongée dans l’obscurité, elle actionne son bracelet de façon à faire surgir les images en quatre dimensions. Ils se retrouvent aussitôt au milieu de piétons étrangement vêtus qui marchent d’un pas pressé sur une grande esplanade. Ces derniers se dirigent vers un drôle de monument en fer de forme pyramidale, aux côtés légèrement incurvés, qui se termine par une pointe.

— Il est drôlement bizarre, ce monument ! remarque Aîko.

— Ça s’appelait la tour Eiffel, précise Analia, j’ai modélisé ces images pour mon exposé. C’est pas mal, non ?

Elle conçoit qu’Aylan ne puisse détacher son regard des images virtuelles. Au centre de formation, elle a souvent vu des films retraçant l’époque des Grandes Terres, elle sait qu’il y avait alors des villes immenses comme New York ou Paris, mais, pour lui, tout ça est totalement nouveau.

— Encore, demande Aîko dont les yeux brillent de plaisir, je veux encore me promener à Paris.

Elle a la certitude, sans avoir besoin de regarder Aylan, que c’est ce qu’il souhaite aussi, alors elle poursuit sa promenade virtuelle. Ils s’allongent sous la tour Eiffel et contemplent son étrange structure métallique avec une identique fascination. De temps en temps, Analia se tourne vers l’adolescent : parfaitement immobile, les yeux démesurément agrandis, il semble littéralement envoûté par ce monde disparu. Il a soudain l’air si juvénile qu’elle se dit qu’il n’est pas si différent d’Aîko quand il consent, l’espace de quelques instants, à baisser sa garde.

C’est finalement le retour de Jaine qui les ramène à la réalité. Comme chaque soir, Analia l’interroge du regard et comme chaque soir, sa mère secoue négativement la tête. L’adolescente meurt d’envie de partager avec elle les informations données par Idrian, mais elle a donné sa parole. Et à quoi bon lui donner de faux espoirs avant d’avoir pu vérifier leur véracité ? Jaine prend Aîko dans ses bras avant de se tourner vers Aylan pour le saluer.

— Tu restes dîner avec nous, bien sûr, lui dit-elle d’un ton qui n’admet pas de refus.

— Flash, souhaitez-vous être informés ? demande la voix métallique.

— Oui, répond Jaine qui, reposant aussitôt le petit garçon à terre, se tourne nerveusement vers la paroi blanche.

Des fleurs en trois dimensions apparaissent dans la pièce pendant qu’une voix annonce la création d’une nouvelle espèce végétale. Analia voit sa mère secouer la tête avec exaspération. Puis il est question de Jaron et des hommes toujours portés disparus pour lesquels on ne perd pas espoir étant donné que tout est mis en œuvre pour les retrouver. Leurs trois silhouettes flottent un instant dans la pièce avant de laisser la place à celle du présentateur qui annonce qu’un hommage va leur être rendu sur l’île principale le lendemain.

— Comme s’ils étaient morts, murmure Jaine.

— C’est pour fêter leur retour ? demande Aîko.

— Non, pas encore, dit Aylan en le serrant contre lui, c’est juste pour montrer qu’on ne les oublie pas.

Les images qui défilent ensuite cessent d’être en trois dimensions. On voit d’abord le groupe des protestataires en train d’être évacués par les forces de sécurité. Le présentateur précise qu’aucun voyant ne leur sera ôté s’ils présentent leurs excuses à la communauté et s’engagent à ne plus se regrouper. Enfin, en dernier lieu, il est à nouveau question des migrants dont le nombre n’a cessé de croître derrière la barrière. Les embarcations, faites de déchets agglomérés, deviennent chaque jour plus nombreuses. Plus ou moins grandes, dotées de formes incertaines en fonction des matériaux trouvés, ce sont de fragiles assemblages d’objets hétéroclites qu’on a sans doute agglomérés avec de la colle d’algue. Les gens sont toujours assis là, fuyant leur passé, sans promesse d’avenir, immobiles, flottant sur les déchets, les yeux pleins de désir pour cette île qui ne veut pas d’eux. La caméra zoome sur leurs visages de plus en plus émaciés pendant qu’une voix explique une fois encore pourquoi la communauté est dans l’impossibilité de leur fournir de l’aide. Des médiateurs ont été dépêchés pour leur demander de s’éloigner de la barrière. S’ils n’acceptent pas de partir, il faudra recourir à la force pour les déloger, ce que déplorent les dirigeants. Quand les images s’estompent, Analia se tourne vers Aylan et constate qu’il est pâle comme la mort.

— Que se passe-t-il ? interroge-t-elle en s’approchant de lui.

— Les dernières images, on peut les repasser ? demande-t-il d’une voix étranglée.

— Oui bien sûr, dit Jaine qui l’observe à son tour d’un œil perplexe.

Les visages des migrants apparaissent à nouveau sur la paroi.

— Là, stop, hurle Aylan.

Le visage d’un adolescent à la peau foncée est affiché sur le mur. À l’aide du pouce et de l’index, il fait une sorte de rond en regardant fixement la caméra.

— C’est lui, c’est Joao, mon ami d’enfance, leur explique Aylan d’une voix si faible qu’elles doivent s’approcher pour comprendre ce qu’il dit. Le signe qu’il fait à la caméra m’est destiné. C’était une sorte de code entre nous quand on était gamins et qu’on voulait signifier à l’autre qu’on avait quelque chose d’important à lui dire.

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