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Author: 15210689748
"publish date: " 2021-06-25 20:35:22
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J’avais prévu de sortir davantage durant les jours précédant ma reprise et au lieu de cela, je suis resté chez moi. C’est donc encore désorienté et angoissé que je me rends au travail. Ce n’est pas simple, le regard des collègues sur moi me pèse et je le fuis autant que je le peux. Je sens la pitié dans chacune de leurs considérations et fais mon possible afin de me contrôler, de ne pas exploser. C’est en même temps leur apitoiement envers moi qui me fait revenir le lendemain. Je ne veux pas leur donner raison, que leur compassion soit justifiée. Je refuse d’être le reflet qu’ils me renvoient, je n’accepte pas d’inspirer de la pitié, ce n’est pas moi, ça ne peut pas être moi. J’ai toujours été plutôt fier, débordant d’assurance. C’est vrai que je ne suis plus exactement le même sans Célia et Eléanore, pour autant je reste un Homme. Seulement leur manière de me regarder, de me parler, d’excuser mes tons secs et mes explosivités soudaines me renvoie l’image d’être fragile.

Alors, lorsque je sens que toutes ces attentions ou ces marques de compréhension surjouées vont me mettre hors de moi, je m’enferme. Je verrouille la porte de mon bureau et attends. Le temps que l’orage passe.

Malgré tout, la reprise me fait du bien, et ce, grâce aux enfants. Eux ne m’observent pas avec pitié, ils me regardent et me parlent normalement. Il y a aussi le fait que ma fille n’était pas leur camarade, elle était inscrite dans l’école où travaillait Célia, donc ils ne la connaissaient pas. À cet âge, leurs attitudes et leurs réactions se ressemblent beaucoup, c’est pourquoi je reconnais Eléanore dans la majorité des petites filles de CP. Et même si cela me brise le cœur, cela me fait aussi du bien. J’en deviens peu à peu dépendant ; je reste seul, dans un coin de la cour, à les regarder jouer et se chamailler. J’imagine Eléanore parmi elles, je la vois sourire, danser et rire. Je dois sûrement avoir l’air idiot, néanmoins je m’en contrefous. Les yeux mouillés et un sourire béat aux lèvres, je demeure ainsi tout le temps de la récréation.

*

Une fois les premières semaines passées, les collègues me regardent différemment. Ils en ont probablement assez que je leur parle mal, car la pitié dans leurs yeux a laissé place à de la méfiance, comme s’ils redoutaient ma prochaine crise de nerfs. Cela n’arrive pas.

Je réussis à me forger une carapace même si je suis beaucoup moins sociable que je ne l’étais avant l’accident. Je parle davantage aux enfants qu’à mes collègues adultes, mais je suis heureux de venir travailler le matin, si bien que j’arrête de boire durant la journée. Je cesse petit à petit de cacher des bouteilles dans mon bureau jusqu’à ne plus en apporter aucune. Cependant, je ne réussis pas à m’arrêter complètement, car une fois rentré chez moi, la soif me reprend de plus belle.

Les soirées me paraissent toujours aussi interminables, Célia et Eléanore hantent encore la maison et me plongent continuellement dans les larmes. Et surtout, il y a toujours ces cauchemars, que je sois éveillé ou endormi, je les revois prisonnières de notre voiture en flammes. Le whisky est mon seul antidote à cela, après une demi-bouteille, mes visions deviennent moins effrayantes, une fois la bouteille terminée, il arrive même qu’elles deviennent joyeuses. Les voix se transforment en rires, je ris avec elles et pleure de leur présence retrouvée. J’adore lorsque cela arrive. Je m’endors, exténué d’avoir repoussé l’heure du coucher autant que possible, mais heureux dans un univers irréel.

Les réveils sont quant à eux très douloureux. La réalité me revient en pleine face et je me lève totalement déprimé. J’admets maintenant que je suis en dépression, je m’en rends compte. Du moins je le comprends peu de temps après avoir repris le travail. Le fait que je ne supporte plus les gens, que je m’énerve pour un rien, ça ne fait plus aucun doute. Pour autant, je ne me décide pas à consulter, cela passera, j’en suis certain.

D’ailleurs, hormis les soirées difficiles, je me sens mieux. Je recommence à faire mes courses et les angoisses s’estompent au fil des jours. Je n’échange pas davantage avec les gens, pas que cela ne me provoque une quelconque panique, seulement je n’en ai pas envie. Je sens l’amélioration jusqu’au début de l’été.

L’école fermée, je retrouve ma solitude. J’essaie de sortir davantage, mais suis vite rattrapé par mes vieux démons. Je passe un été horrible, mes seules visites étant celles du facteur, qui se contente de laisser des factures et de la publicité dans ma boîte à lettres. Aussi, je n’ai pas repris contact avec ma mère et n’ose toujours pas le faire. Lorsque je sors, je m’arrange pour ne pas me rendre dans des lieux trop fréquentés. Je me trouve dans un état de solitude choisi et volontaire.

Puis j’atteins la date d’anniversaire. Un an qu’elles sont parties.

Un an... Je suis incapable de dire si ça fait longtemps ou non. La douleur que je ressens me laisse penser que c’était hier, sauf que le poids de la solitude me dit le contraire. Célia me manque, sa présence, son corps, ses mots… même nos disputes disparues laissent un vide dans la maison. Et que dire de leurs dates d’anniversaire de naissance ? Eléanore aurait eu sept ans le mois dernier, nous l’aurions probablement emmenée à la mer et aurions fêté cela sur la plage. Au lieu de ça, j’ai passé la journée entière dans les bois, adossé à un arbre, à sangloter.

D’ailleurs je ne supporte plus de pleurer et prends la décision de ne plus le faire. Si la date d’anniversaire de leur mort doit servir à quelque chose, ce sera à cela. Ma nouvelle résolution est d’être plus fort. Et je m’y tiendrai.

La fin de l’été en est moins pathétique, je ne m’effondre plus en larmes et passe le plus clair de mon temps à me promener, éméché, quand je ne suis pas complètement ivre.

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Sans Elles   Remerciements

RemerciementsNous y voilà, le fameux moment des remerciements.Alors je vais commencer par Eva, mon épouse, tu as lu Sans Elles, l’as relu, puis relu... Je sais qu’il s’agit pour le moment de ton préféré et j’espère réussir à t’en écrire un prochain que tu préfèreras encore.À Julia, tu me lis et me corriges depuis maintenant des années. Il est toujours difficile de se corriger soi-même et tu m’as encore une fois été d’une grande aide avec Sans Elles. Ton avis m’est toujours extrêmement précieux.À ma petite sœur Melody, pour ta participation dans la dernière lecture et à tes messages qui font chaud au cœur.À Ophé, sans toi ce roman ne serait probablement pas édité chez Inceptio. Tu as encore une fois su me convaincre.À Lysiah, encore une très jolie couverture à ton actif !À toute la family Inceptio, pour les superbes moments que nous passons ensemble.Puis à vous, lectrices et lecteurs. Merci de me suivre ou de me découvrir dans mes aventures littéraires. J’espère q

Sans Elles   41

41Plusieurs jours passèrent avant que toute l’affaire ne soit rendue publique. Ils ne furent pas si simples que je l’espérais. Eléanore pleurant celle qui avait été sa mère de substitution durant deux longues années, ainsi que Célia, sa maman, comme si elle ne découvrait qu’aujourd’hui qu’elle était réellement morte dans l’accident.C’est difficile de la voir souffrir. J’aimerais qu’elle soit toujours heureuse, au moins autant que je le suis de la retrouver. Seulement elle pleure sa mère comme je l’ai fait ces dernières années. Alors que c’est ensemble que nous aurions dû surmonter cette épreuve, je ne peux maintenant que compatir et la soutenir.Nous avons attendu quelques jours avant de faire revenir Sarah, et même après cela, il nous faut la tempérer afin qu’elle laisse Eléanore respirer et retrouver peu à peu une vie normale. Mais les voir jouer ensemble me fait fondre sur place. Maud suit cela avec distance, elle sait disparaître pour me laisser seul avec ma fille et apparaî

Sans Elles   40

40Nous arrivons devant le grand portail en fer forgé.— Et maintenant ? demande Maud.— On fonce, répond Caroline.C’est aussi l’idée que j’ai en tête. Les filles s’agrippent tandis que j’enfonce de toutes mes forces la pédale d’accélérateur. La voiture s’immobilise après avoir repoussé de seulement quelques centimètres les lourdes portes de métal et Maud se cogne violemment la tête contre le tableau de bord.— Continue ! crie-t-elle alors que du sang lui coule déjà d’une narine.Je l’écoute et enclenche la marche arrière. C’est à la troisième tentative que les articulations du portail cèdent enfin.Je stoppe la voiture devant la grande entrée et descends sans prendre le temps d’arrêter le moteur. Je cours jusqu’à la porte et la pousse, elle n’est pas verrouillée. Un homme se trouve là, dans le hall. Ce n’est pas Monsieur Fabre, j’en conclus qu’il doit s’agir de Christophe Mercier. Je n’ai pas le temps d’ouvrir la bouche qu’il déclare en m’indiquant l

Sans Elles   39

39Je laisse un message sur le répondeur de Maud pendant le trajet où je lui explique mes sérieux doutes suite à la déclaration de la femme de ménage. C’est quelques minutes plus tard que je vois qu’elle essaie de me rappeler, seulement j’arrive à la gendarmerie. Je la rappellerai.À mon entrée, je réclame aussitôt le commandant Vail. On me demande la raison et je réponds que j’ai une question urgente à lui poser. C’est le jeune homme de la dernière fois et il me reconnaît, aussi il n’insiste pas et s’en va prévenir son supérieur. Cette fois-ci, le commandant vient en personne à l’accueil.— En quoi puis-je vous aider ? me demande-t-il après les salutations d’usage.— Je voudrais faire appel à vos souvenirs concernant l’accident.Le gendarme paraît gêné, puis hésite quelques secondes, avant de m’inviter à le suivre.La porte de son bureau refermée derrière moi, il s’exclame :— Ne me faites pas regretter de vous avoir laissé consulter le dossier.—&nb

Sans Elles   38

38C’est assez bizarre de me rendre chez quelqu’un que je ne connais pas afin de lui poser des questions. Caroline me déconseille d’avertir la personne de mon passage et de tout miser sur la compassion. Ce qui lui semble naturel par son métier est loin de l’être pour moi, mais je suis motivé et je m’interdis de repartir sans rien avoir appris.Il est 9 heures lorsque je frappe à la porte. Une dame âgée d’une cinquantaine d’années m’ouvre et me sonde de bas en haut.— Bonjour Madame.— Bonjour…Elle me regarde d’un air méfiant, craignant probablement un représentant.— Vous êtes Myriam Lafarge ?— Oui, je peux vous aider ?— Je pense que oui, je m’appelle Adam Weiss.Me présenter ne déclenche aucune réaction particulière de sa part, sinon celle de l’interrogation.— J’ai perdu ma femme et ma fille dans un accident de voiture il y a deux ans, peut-être vous souvenez-vous ?— Qu’est-ce que vous voulez ? me demande-t-elle.

Sans Elles   37

37Caroline part pour se rendre au manoir. Malgré mon insistance, elle refuse que je l’accompagne et je finis par me ranger à son avis. Elle a l’air de savoir ce qu’elle fait et semble avoir une idée derrière la tête qu’elle garde pour elle. « Restez ici jusqu’à mes nouvelles, vous avez besoin de parler un peu », nous dit-elle juste avant son départ. Tandis que je repense aux rêves de Sarah et à ce que pourrait être leur explication, Maud vient près de moi et m’embrasse.— Je ne t’en veux pas, me dit-elle, je comprends ce que tu as fait.— Non, j’ai agi trop vite. Je me suis laissé porté par mes angoisses et j’aurais dû répondre à tes appels, seulement je ne l’ai pas fait parce que j’étais tourmenté et que j’avais peur de m’emporter contre toi sans raison valable.Elle prend ma main et m’attire jusqu’au canapé.— Tu veux reparler des éléments du dossier, de ce que cela t’a fait de te replonger dans l’accident ?— Ça n’a pas été simple, expliqu

Sans Elles   2

2J’arrive chez le médecin, l’air frais du mois de janvier me fait un peu de bien. À cet instant je me dis que cette sortie forcée en appellera peut-être d’autres. Puis je change d’avis en entrant. Le simple fait de devoir m’adresser à la secrétaire d’accueil me fait paniquer. Durant un instant,

Sans Elles   1

1Été 2018. C’est le matin, ma femme Célia s’est absentée avec notre fille Eléanore. Nous avons prévu de nous retrouver pour le déjeuner dans un restaurant du centre-ville. Je m’installe à mon bureau, un mug de café à la main. En cette fin du mois d’août, je me sens bien. Enthousiaste à l’idée de

Sans Elles   0

« Vous êtes bien Monsieur Adam Weiss ? »Vous savez, ce genre de début de conversation téléphonique qui vous met tout de suite mal à l’aise. Vous n’avez aucune idée de ce à quoi vous attendre. Cela peut aussi bien être une opportunité professionnelle qu’un tirage au sort bidon que vo

Sans Elles   4

4À peine une semaine avant la rentrée, alors que j’ai repris le chemin de l’école afin de la préparer, je croise une femme à l’entrée d’un centre commercial. Elle me regarde avec insistance, puis me sourit. Un sourire forcé, qui ne me semble pas naturel, pas de ceux que vous lancez aux gens que

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