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Chapitre 19L'isolement

Author: 15210689748
"publish date: " 2021-06-25 20:56:50
Chapitre 19L'Isolement

Je hurle de terreur. Je ne suis retenue que par les bras. Mes jambes se balancent dans le vide. Ces léldriques de malheur et leurs pinces me font un mal de chien ! Je devrais m’estimer heureuse qu’ils ne se décident pas à me lâcher en plein vol, mais ma destination me pétrifie d’angoisse. L’Imposant. J’espère seulement que la Démone va tenir sa promesse. Qu’elle relâche Tessia, saine et sauve. Histoire que mon sacrifice ne soit pas vain. Je me doutais que tout ne se passerait pas comme prévu. J’ai essayé de prévenir les Surnaturels lorsque j’ai aperçu ses monstres ailés au loin. J’ai essayé de crier pour capter leur attention, seulement, Edden et Angie étaient bien trop occupés à se battre. Quant aux autres, ils vérifiaient la zone. Le problème, c’est qu’aucun n’a pensé à vérifier juste au-dessus de nos têtes. Qu’est-ce qui a pris à Edden et Angie de s’adonner à cette bagarre ridicule ? Je pensais que les Surnaturels étaient soudés, et non qu’il puisse y avoir de telles tensions au sein du groupe.

J’aimerais m’attarder plus longtemps dans mes pensées afin de comprendre pourquoi ils en sont venus aux mains, mais la vision d’un imposant château me coupe de toute réflexion. Plus sa forme se rapproche, et plus je lui trouve de grandes similitudes avec le Majestueux. Avant de réaliser que ce sont exactement les mêmes, à quelques détails près. Contrairement au Majestueux, l’Imposant est entièrement noir. Sa façade, son toit, ses fenêtres teintées, et même son parterre de fleurs. Des roses noires sont plantées tout autour du château et forment une grande allée jusqu’à la porte d’entrée. Pour ce qui est des buissons, ils n’ont pas de feuillages. Je ne vois que de petites branches complètement décharnées. Je dresse l’oreille. Aucun bruit ne me parvient. Ce territoire est complètement dépeuplé. Et hostile. Tu m’étonnes que personne ne veuille s’y rendre ! Même les oiseaux n’ont pas l’air de trouver ce paysage à leur goût. Je n’en vois aucun à l’horizon. Les léldriques me lâchent enfin au sol, et j’atterris dans un bruit sourd. Ils ont au moins eu l’intelligence de se rapprocher de la terre ferme.

Je me relève, dans l’attente que quelqu’un vienne me chercher. Mais il n’y a personne. Je pourrais m’enfuir... Mais alors, que deviendrait Tessia ? Il est hors de question que je la laisse toute seule dans cette copie glauque du Majestueux. Je n’ai pas fait tout ça pour rien ! Un mouvement furtif attire mon attention sur la gauche. Je constate que les léldriques repartent en direction de la Marque. Je suis désormais seule. Si je le voulais, je pourrais vraiment m’enfuir. Je ne comprends pas pourquoi la Démone aurait ordonné à ses monstres de m’amener ici, pour au final me laisser une belle occasion de m’en aller. Je ne partirai pas d’ici sans ma sœur. C’est donc avec les mains tremblantes et le cœur martelant ma poitrine que je m’avance jusqu’à la grande porte d’entrée noire. Elle est faite de bois, contrairement à celle du véritable Majestueux, faite en béton peint en rouge. La peinture s’écaille par endroits. Je pose avec précaution ma main sur la poignée, m’attendant à tout moment à ce qu’un danger vienne pointer le bout de son nez, mais rien ne vient. Je tire sur le côté pour coulisser la grande porte, mais impossible de l’ouvrir. Je savais qu’il y aurait un piège quelque part. Je donne un grand coup de pied dedans. Celle-ci n’explose pas comme je l’avais fait avec celle de ma sœur. Elle reste imposante, me narguant de toute sa hauteur. Et si j’essayais d’arracher la poignée ? Je respire un bon coup, pose une nouvelle fois mes mains sur cette maudite poignée, et la tire vers moi. Je n’ai pas réussi à l’arracher, mais j’ai réussi à ouvrir la porte. Quelle idiote je suis ! Elle ne se coulisse pas, il suffit de l’ouvrir normalement. Je me suis tellement habituée aux portes à galandage du Majestueux que j’en avais oublié leur ouverture de base. Heureusement que je suis toute seule… sinon, je me serais pétrifiée de honte.

Je pénètre avec précaution dans le hall de l’Imposant. Pour le coup, je peux dire que l’intérieur n’est en rien similaire à celui du Majestueux. Il y a des escaliers partout. Des petits, des moyens, des grands, des larges, des très fins, avec rambardes, sans contremarches… une multitude ! Je n’ai jamais vu autant d’escaliers réunis dans un seul et même endroit. Je jette un coup d’œil sur le sol. C’est du simple marbre noir, très propre. Je peux même y déceler mon reflet. Les murs sont en pierres sombres. Pourquoi le noir doit-il être la couleur des méchants ? C’est quoi, ce cliché stupide ? Cette couleur est l’une de mes préférées. Pour autant, ça ne fait pas de moi une personne mauvaise. J’avance de quelques pas supplémentaires. Comment savoir où se trouve ma sœur ? Quel escalier emprunter ? Je prends le temps d’observer avec attention sur quoi débouchent les marches, constatant qu’une porte se dresse en haut de chaque petit escalier, tandis qu’un long couloir semble trôner à la suite des plus grands. C’est un vrai labyrinthe. J’en reste bouche bée de contemplation. Et toujours personne en vue. Mon instinct me dicte que ce n’est pas normal. Que c’est peut-être un piège, que je devrais rebrousser chemin et ne pas m’aventurer ici toute seule. Mais mon cœur ne semble pas décider à écouter mon instinct. Il semble plutôt du genre à choisir un escalier au hasard pour voir où ça le mène.

Je regarde le plus proche, à ma gauche, débouchant sur un long couloir. Je vais commencer par là. Au moment où je commence l’ascension de l’escalier, un faible cri parvient à mes oreilles. Je retire aussitôt mon pied de la première marche et le repose au sol. Je ne suis pas toute seule. Je cherche du regard n’importe quoi autour de moi qui aurait pu produire ce son, mais je ne vois rien d’autre qu’un paysage d’escaliers. Pourtant, quelqu’un ou quelque chose a crié, j’en mettrais ma main à couper ! Quant à savoir si c’est un individu ou un trénone, ça, c’est une autre histoire. Et si c’était ma sœur ? Un petit reflet sur le sol attire mon attention. Je me dirige vers le centre du hall pour l’observer de plus près. Je m’accroupis, puis relève la tête. Au plafond trône un lustre en cristal noir. C’est lui qui se reflète sur le sol. Si l’Imposant est similaire au Majestueux, alors une pièce cachée doit se trouver en dessous. Comme la Chronosée. Le problème, c’est qu’ici le sol n’est pas fait de dalles pouvant coulisser. Donc si pièce secrète il y a, il doit exister un autre stratagème pour y accéder. Et quel qu’il soit, j’ai intérêt à en trouver la solution.

Une salle est là, sous mes pieds, renfermant peut-être ma sœur. Le fait de le savoir mais de ne pas pouvoir y entrer me met dans une colère noire. Je sens la rage monter petit à petit. Je la sens comprimer tous mes organes. Vibrer en moi et passer d’un membre à l’autre pour lui prodiguer de la force. La force de se battre. De contre-attaquer. La Démone m’a pris Tessia ? Je vais la reprendre. La colère prend entièrement possession de mon cerveau. Mis à part cette rage folle qui s’anime en moi, je ne pense plus à rien. Mes mains tremblent. J’ai l’impression de ne plus pouvoir réfléchir, comme si je n’avais plus aucun contrôle sur mes faits et gestes à venir. Mes poings viennent rencontrer la surface froide du sol en marbre sous mes pieds. Un bruit sourd retentit, suivi d’un craquement bien distinct. Je suis des yeux la fissure qui se forme sous mes poings. Puis le sol se dérobe. Mais je n’ai pas peur de la chute. Je finis ma course folle en retombant sur mes jambes, parfaitement sûre de moi, sans déséquilibre quelconque. C’est à ce moment-là que je recouvre mes esprits et que ma colère se dissipe.

Je regarde, complètement effarée, le trou au-dessus de moi. J’examine minutieusement mes poings, tentant de trouver un os brisé, un bleu, ou ne serait-ce qu’une égratignure. Mais rien. Mes yeux se baladent du trou jusqu’à mes mains. Ils répètent sans cesse le même chemin, perplexes. Je ne peux pas croire que j’ai fait ça. Lorsque je veux briser une porte, je n’y arrive pas. Mais quand il s’agit du sol, aucun souci. Je n’ai vraiment aucun contrôle sur mes pouvoirs, et cela me fait peur. Le bruit aurait dû alerter quelqu’un, et pourtant, je ne vois toujours personne. Je parcours la pièce cachée du regard. Ou plutôt, ce long couloir sombre et lugubre. Des cellules de prison se trouvent de chaque côté. Je n’ai jamais vu un endroit aussi sinistre de toute ma vie. Il n’y a presque aucune lumière. La peinture des barreaux est effritée, des araignées et autres insectes fourmillent dans les coins les plus sombres, et une odeur de moisi imprègne l’air. Pauvre Tessia... j’espère qu’elle n’est pas ici ! Je ne veux pas qu’elle ait vécu toutes ces semaines interminables dans l’une de ces cellules.

À chaque pas que je fais, ma tête se tourne automatiquement à droite et à gauche. Mes yeux scrutent la pénombre pour tenter d’apercevoir une silhouette dans les cellules. À quoi servent-elles si personne ne s’y trouve ? Pourquoi y en a-t-il autant ? Un toussotement se fait soudain entendre. Je sursaute et braque mon regard derrière les barreaux. Toujours personne. Je continue d’avancer, frictionnant mes bras à l’aide de mes mains pour tenter de me réchauffer. Il fait très froid, ici. Plus j’avance, et plus la fraîcheur devient importante. Je m’attends presque à ce qu’un panache blanc sorte de ma bouche à chacune de mes expirations. Le toussotement se fait de nouveau entendre. Cependant, il semble plus proche que tout à l’heure. Il fait tellement sombre que je ne suis pas sûre de pouvoir distinguer quoi que ce soit lorsque je me retrouverai devant la cellule contenant peut-être ma sœur. Alors, je décide de demander. C’est peut-être de la folie, ou clairement du suicide, mais je me dois d’essayer.

— Est-ce qu’il y a quelqu’un ici ?

Je dresse l’oreille et retiens ma respiration, la boule au ventre. Mon cœur martèle ma cage thoracique à une vitesse phénoménale. Tous mes sens sont en alerte. Mes muscles me font un mal de chien à force de se figer, mais je ne peux pas me détendre. J’ai peut-être signé mon arrêt de mort en prononçant cette maudite phrase. Le toussotement se fait encore entendre, suivi d’un bruit de chaîne contre des barreaux en acier. Oui, il y a quelqu’un dans l’une de ces cellules. Sûrement trop faible pour parler. Je continue à marcher, de plus en plus vite, faisant abstraction du froid et de la peur que me procure cet endroit. Mes yeux scrutent la pénombre des cellules pour essayer de l’apercevoir. Rien du côté droit.

— Ici...

Cette fois, je n’ai pas pu retenir un cri de frayeur. Je m’affale dans un bruit sourd contre les barreaux les plus proches, tentant vainement de ralentir les battements de mon cœur. Cette voix... elle semble venir du côté gauche. Mais ce n’était pas la voix d’une fillette de treize ans. Plutôt celle d’un homme extrêmement affaibli. Poussée par la curiosité, j’avance avec précautions jusqu’aux cellules à ma gauche. J’aperçois une personne dans l’une d’entre elles. L’obscurité est bien trop forte pour pouvoir déceler un quelconque visage. Je ne vois qu’une ombre à moitié couchée sur le sol humide, les chevilles et les poignets ligotés par des chaînes en acier ancrées dans la terre. De mes mains tremblantes, j’agrippe les barreaux de son cachot et y colle mon visage pour le regarder de plus près. Peine perdue, je ne vois toujours qu’une masse. En revanche, l’obscurité étant moins présente dans le couloir où je me tiens, l’individu doit pouvoir m’observer presque distinctement. Au prix d’un gros effort, il tente de se mettre debout, mais il ne réussit qu’à s’agenouiller. Il relève alors la tête, et je le sens me scruter dans les moindres détails. Savoir qu’il me voit mais que je ne peux pas en faire autant est terriblement stressant. Et frustrant.

— Attention, articule-t-il, d’une voix si faible que je me demande si je ne l’ai pas inventé. Derrière...

Sa toux l’empêche d’en dire davantage. Elle le coupe dans son élan et ne semble apparemment pas vouloir s’arrêter. Son avertissement atteint enfin mon cerveau, et je me retourne brusquement pour recevoir une décharge électrique dans le ventre. Je hurle de douleur et m’agrippe aux barreaux de la cellule de l’individu pour ne pas tomber. Il ne faut surtout pas que mes genoux touchent le sol. Auquel cas, je n’arriverais pas à me relever. Mes yeux se posent avec effroi sur une forme bien distincte. Un trénone. Un de ceux qui m’avaient valu un séjour à l’infirmerie et une vilaine cicatrice dans le dos. C’est un nébor. Il n’y en a qu’un, je devrais donc être capable de me débrouiller. Je n’ai pas d’armes, mais j’ai des pouvoirs, non ? Il faut simplement que je sache comment m’en servir, et au bon moment. Oui, je dois arrêter d’avoir peur.

Je souffle un bon coup et balance mon poing vers le trénone, lorsque deux autres surgissent aussitôt de l’ombre. La panique envahit chacun de mes muscles, les tétanisant sur place. Mes poumons refusent d’inspirer de l’air. L’un des nébors en profite pour venger son compagnon. Il me donne un coup dans l’estomac, que je reçois de plein fouet. Je suis projetée contre les barreaux derrière moi. Je ne parviens plus à bouger. J’assimile deux nouveaux coups dans le ventre. Mes genoux cèdent et viennent rencontrer la surface froide du sol humide. L’un des nébors enroule ses fils autour de mon bras droit, et me force ainsi à le suivre. Ce contact m’envoie de minuscules étincelles électriques dans tout le corps. Je n’ai pas la force de voir où il m’entraîne, mais je n’ai pas l’impression d’avoir parcouru beaucoup de mètres lorsqu’il me relâche. Mes mains heurtent le sol d’un coup sec. Le bruit d’une porte en acier qui se referme, et je comprends d’emblée où je suis. Je relève la tête et ouvre des yeux effrayés sur la cellule où ils m’ont enfermé. Je serre les poings. Je me suis sentie complètement impuissante face à eux. Comment pourrais-je battre la Démone, si je ne parviens même pas à vaincre ses trénones ? Ma sœur est quelque part dans ce château, souffrant peut-être le martyre, attendant d’être secourue. Et moi, je suis enfermée dans une cellule ! Je constate, non sans surprise, que je ne suis pas enchaînée. Je jette un œil mauvais aux nébors. Ils ne sont pas partis. Ils m’observent depuis l’autre côté des barreaux, comme s’ils attendaient quelque chose de moi. Enragée, et sans penser une seule seconde aux conséquences que cela pourrait avoir, je me mets à leur déverser toute ma colère.

— Quoi ? Vous voulez me regarder croupir dans cette prison jusqu’à ce qu’il ne reste plus que mon squelette ? Vous êtes contents d’avoir mis la célèbre Evalina en prison ? Vous voulez que je vous dise ? Si j’étais vous, je n’en serais pas aussi fière ! Parce qu’il n’y a strictement aucun mérite à m’avoir enfermée ici ! Je ne suis rien d’autre qu’une pauvre fille qui ne comprend rien à ce qui lui arrive et qui ne sait pas se servir de ses pouvoirs ! Mais à bien y réfléchir, je préfère encore être cette pauvre fille incompétente plutôt que d’être comme vous !

Je m’interromps. Mais qu’est-ce que je viens de dire ? Combien de jours de torture vais-je devoir supporter pour que mes propos soient oubliés ? Je déglutis. Je passe une main tremblante dans mes cheveux puis me mords la lèvre. Il faut vraiment que j’arrête avec ce tic. À force, je commence à avoir la lèvre en sang.

— Nous sommes là dans le seul but de te faire passer un message, répondent soudain les nébors, d’une même voix robotique. La Démone t’a laissé le choix. Partir quand tu en avais l’occasion ou rester à tes risques et périls. Elle estime que tu ne dois t’en prendre qu’à toi-même si tu es enfermée ici. Elle sait que tes amis les Surnaturels vont venir te chercher. Elle avait pourtant précisé que tu viennes seule. Tessia va donc mourir. Tes amis aussi.

Et ils repartent. Comme si de rien n’était. Je suis sous le choc. J’aurais préféré des jours et des jours de tortures plutôt que d’entendre ça. Ils vont tous mourir à cause de moi... Ils vont tous mourir à cause de moi... Ils vont tous mourir à cause de moi.

— Non !

Je me précipite contre les barreaux de ma cellule. Je crie, je hurle, je frappe ces maudits barreaux du plus fort que je peux. Pourquoi ma force surhumaine ne se manifeste-t-elle pas ? Tremblante, je me laisse glisser contre l’acier et me retrouve rapidement les fesses par terre. Je me sens totalement inutile. Je déteste ça. Je sais que j’ai le pouvoir d’arracher ces barres d’acier. Mais pour le moment, je ne m’en sens pas la force. J’ai l’impression que tout dégénère autour de moi. Chaque personne qui m’est proche se retrouve tôt ou tard à combattre pour sa vie. Mes parents, Tessia, Emilie, et maintenant les Surnaturels. Depuis que j’ai rejoint leur groupe, rien ne va plus. Zéphyr a beau dire tout ce qu’il veut, je me doute bien qu’avant ma venue sur Réturis, ils n’avaient pas autant de problèmes. Pas plus tard qu’aujourd’hui, Edden et Angie se battaient par ma faute. Je n’ai pas été foutue de prendre une simple décision. Partir avec Edden, ou bien parler avec Angie. J’ignore ce que ce dernier tenait à me dire, mais cela avait l’air important. Je ne l’avais encore jamais vu aussi implorant. J’aurais pu lire dans ses pensées, mais là aussi, mon pouvoir ne m’a pas obéi. Je ne sais pas pourquoi ni comment cette nouvelle faculté est apparue. J’ai eu beau essayer de lire dans l’esprit de tous les Surnaturels que je croisais lors du voyage à dos de Légendaire, je n’ai malheureusement pas réussi à renouveler l’expérience. N’avoir aucun contrôle sur ses dons est terriblement rageant.

— S’il te plaît...

Je sursaute une nouvelle fois de frayeur et tourne ma tête sur la gauche. C’est la même voix que tout à l’heure. Les nébors m’ont enfermé dans la cellule voisine à celle de l’individu. Il n’y a pas de mur qui sépare les cachots. Seulement des barreaux. Curieuse, je me lève et réduis la distance entre nous. Son ombre se rapproche. Il se traîne sur le sol au prix d’un immense effort, en vue des râles de douleur qu’il lâche malgré lui. Il s’arrête, puis tente de s’agripper de toutes ses forces aux montants afin de se relever. Il n’y arrivera jamais. Ses jambes tremblent lorsqu’il fait une première tentative. Il retombe sur le sol dans un bruit sourd. Alors je m’accroupis pour être à la même hauteur que lui. Je peux sentir son souffle sur ma peau lorsqu’il soupire de soulagement à l’idée de ne pas avoir à se mettre debout. Son visage est très proche du mien. Je peux désormais y déceler tous les détails que je ne pouvais pas voir tout à l’heure. Il semble jeune. Très jeune. Peut-être mon âge ? Des cheveux courts, bruns et ébouriffés. Un front lisse et dégagé. Des yeux en amande d’un marron très sombre, tirant sur le noir. Un nez mince, rectiligne. Une bouche plutôt fine. Une mâchoire carrée, et quelques poils de barbe par-ci par-là. Un corps, qui malgré la faiblesse qui en émane, semble être bâti en force.

— Qui es-tu ? lui demandé-je, d’une voix plutôt mal assurée.

Le physique de ce type me rend mal à l’aise. Il a beau avoir de multiples égratignures, des bleus et du sang séché sur le visage, il n’en reste pas moins très séduisant. Le genre d’homme à dégager un charisme fou contre son gré, et ce, dans n’importe quelle situation. Il respire de manière saccadée. Je l’observe grimacer à l’idée de devoir parler, mais il finit par me répondre :

— Quelle importance, puisque je vais bientôt mourir.

Une quinte de toux le reprend. Je m’éloigne instinctivement, ne tenant pas à tomber malade comme il l’est. La pitié que j’ai pour lui me ronge le sang. J’aimerais tellement pouvoir faire quelque chose, mais malheureusement, mes compétences en matière de médecine ne sont pas très étendues. La simple vue du sang me dégoûte.

— Tu peux encore guérir, tenté-je de le rassurer. Il te suffit de ne pas abandonner.

Il lève ses yeux sur moi et esquisse un léger sourire. Il semble vouloir rire, mais sa toux le stoppe net. Après s’être éclairci la gorge, il me répond d’une voix rauque :

— Quand j’ai dit que j’allais bientôt mourir, je ne parlais pas de mon état.

Il marque une pause, le temps d’une nouvelle toux, puis il reprend :

— La Démone a prévu de me tuer le jour de mes dix-huit ans. J’ai perdu la notion du temps depuis que je suis ici, mais d’après ce qu’elle en dit, il ne me reste plus qu’une semaine à vivre.

Je le contemple d’un air horrifié, trop choquée pour pouvoir parler. Il a actuellement le même âge que moi, et dans une semaine, il atteindra sa majorité. Le rêve de presque tout adolescent. Mais pour lui, cela signe son arrêt de mort. Une question me brûle les lèvres depuis qu’il a avoué avoir perdu la notion du temps. Je ne sais pas si je dois la lui poser. Cela pourrait lui rappeler de mauvais souvenirs, mais ma curiosité l’emporte :

— Depuis combien de temps es-tu ici ?

— Environ quatre ans, répond-il après un moment de silence.

Quatre ans qu’il séjourne ici, dans cette cellule de fortune ? Mais quelle horreur ! Je ne me vois même pas y passer une semaine.

— Je crois que la Démone a un faible pour les anniversaires, raconte-t-il, d’une voix si basse que je dois me rapprocher pour l’entendre distinctement. Elle m’a traîné ici le jour où je venais d’avoir mes quatorze ans.

Il recommence à tousser, et met un peu plus de temps que tout à l’heure pour pouvoir poursuivre.

— Elle m’a maintenue en vie dans le simple but d’avoir le plaisir de me tuer le jour de mes dix-huit ans. Je n’arrive pas à savoir si c’est moi qui ai raté quelque chose, ou bien si c’est tout simplement elle qui est folle.

Il se tait. Le silence de nos cellules lugubres semble avaler chaque recoin de la pièce. Le froid m’envahit de toute part, et je passe mes mains sur mes bras pour tenter de me réchauffer. Je l’observe. Il ne semble pas avoir froid. Sa douleur physique doit être bien plus importante que la fraîcheur que je ressens. Mais il y a tout de même quelque chose qui me chiffonne. Comment a-t-il pu rester en vie durant toutes ces années d’enfermement ?

Une nouvelle quinte de toux le prend, celle-ci encore plus violente que les précédentes.

— Tu sembles malade… Depuis combien de temps es-tu souffrant ?

— Je tombe malade, ils me guérissent, et ainsi de suite. Cela fait quatre ans, et mon corps ne s’habitue toujours pas au froid et à l’humidité de cette cellule.

— Ils te guérissent ?

— Lorsqu’elle voit que je suis souffrant, la Démone envoie des trénones avec une seringue pour me guérir.

— Te guérir ? Pourquoi vouloir te maintenir en vie si c’est pour te condamner à mort à tes dix-huit ans ? Je trouve ça bizarre, murmuré-je, pensive.

— Moi aussi, dit-il en se raclant la gorge.

Il tente de se tourner un peu plus vers moi, mais ses chaînes en acier le retiennent. Il semble avoir testé leur longueur maximale. Il soupire, et se passe une main dans ses cheveux bruns. Il porte un tee-shirt noir, troué à certains endroits, qui souligne étrangement la musculature de ses bras. Comment fait-il pour arborer un corps pareil ? La Démone le garde-t-elle autant en bonne santé qu’en condition physique ?

— Qu’as-tu fait pour être enfermée ici ? me demande-t-il, une lueur de curiosité dans le regard.

— Je voulais simplement retrouver ma sœur, soupiré-je. La Démone la retient prisonnière. J’étais censée venir seule pour qu’elle la libère et me prenne à sa place, mais les Surnaturels m’ont accompagné. Elle l’a découvert, et maintenant elle va tous les tuer !

— Je ne crois pas, me rassure-t-il. Les Surnaturels sont plus forts que ça, ils réussiront à s’en sortir.

Il marque une pause, et pour une fois, ce n’est pas pour tousser. Mais seulement pour réfléchir. Le fait qu’il ne m’ait pas rassuré sur l’avenir de ma sœur augmente mes doutes concernant ses chances de survie.

— Tout à l’heure, tu as dit que tu t’appelais Evalina ?

Je hoche la tête positivement.

— Tu es donc la Gémone, comprend-il. Tes pouvoirs devraient normalement te permettre de fuir l’Isolement...

— L’Isolement ?

— Ce sont les cellules où nous nous trouvons.

Je secoue la tête de droite à gauche.

— J’en ai peut-être le pouvoir, mais je n’ai aucun contrôle dessus. Ma force refuse de se manifester lorsque j’en ai le plus besoin.

Je le vois ouvrir la bouche pour me répondre, mais une nouvelle quinte de toux le reprend. Il me fait vraiment beaucoup de peine. Je ne peux pas rester plantée là à le regarder tousser encore et encore sans rien faire ! Les trénones attendront probablement le dernier moment avant de lui apporter cette fameuse seringue de guérison, or, je ne veux pas le voir souffrir plus longtemps.

— Est-ce que je peux faire quelque chose pour toi ?

D’accord, cette phrase est totalement inutile. Mais je me devais de la lui poser. Qu’il sache que je ne suis pas indifférente à sa douleur, et que si je le pouvais, je ferais volontiers quelque chose.

— En fait, oui. Tu peux faire quelque chose pour moi, déclare-t-il d’une voix sifflante.

— Vraiment ?

Il hoche la tête.

— Ça va sûrement te paraître bizarre, mais tout ce que je te demande, c’est de poser ta main sur la mienne.

Confuse, je fais pourtant ce qu’il me demande. Sa main est froide. Il est complètement frigorifié. Il tente de me rassurer :

— Surtout, ne panique pas. Ça ne te fera pas le moindre mal. Tu vas sentir ton corps faiblir, mais dès que j’enlèverais ma main, il retrouvera sa force.

J’opine de la tête. Je le regarde fermer les yeux et plisser les sourcils, comme s’il se concentrait sur quelque chose. Puis je sens mon corps se vider de toute son énergie à une vitesse phénoménale. Même si je voulais retirer ma main, je n’y parviendrais pas. Je n’en aurais plus la force. C’est comme s’il absorbait tout le pouvoir qui circule dans mes veines, dans chaque petite particule de mon corps. Je me sens faiblir de seconde en seconde. Mes paupières ne vont pas tarder à se fermer de fatigue.

Mais soudain, il retire sa main. Et toute l’énergie revient. Je ne comprends pas ce qu’il vient de faire, mais on dirait qu’il se sent mieux. Il étire ses bras loin devant lui, du moins, aussi loin que ses chaînes le lui permettent. Il fait craquer son cou, puis pose ses yeux marron sur moi.

— Merci, dit-il d’une voix étonnamment claire et distincte.

— Je... je t’ai guéri ? balbutié-je.

— Pas exactement. J’ai absorbé l’un des dons que tu possèdes.

— Tu as quoi ? m’affolé-je.

Il esquisse un sourire et s’empresse de me calmer :

— Ne t’en fais pas, il est revenu à toi ! Tu ne l’as pas senti ? Tu étais faible, puis l’énergie est revenue. J’ai simplement inhalé les particules de guérison de ton pouvoir.

Je cligne des yeux.

— Ça veut dire que tu peux absorber les pouvoirs des Surnaturels ?

— Seulement quand j’entre en contact avec eux, affirme-t-il. Et si j’en ai envie.

— Mais qui es-tu pour pouvoir faire ce genre de choses ?

Il baisse le regard sur ses mains écorchées.

— Si je savais pourquoi je suis né avec un tel pouvoir, je te répondrais volontiers. Mais je n’en ai aucune idée, dit-il en haussant les épaules.

— Peux-tu au moins me dire ton prénom ?

Il me scrute de ses yeux presque noirs, comme s’il étudiait d’autres détails qu’il n’avait pas eu le temps de voir avant. Il semble se demander s’il peut me faire confiance ou pas. Je lui renvoie son regard sans sourciller. Il peut me faire confiance. Le message a l’air d’être bien passé, puisqu’il se décide finalement à me répondre :

— Isaac.

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Surnaturels #1Mystères Partie1   Chapitre 43Etats d'ame

Chapitre 43Etats d'ameAngie est le premier à demander des explications. J’entends sa voix, mais je suis incapable de me concentrer sur ce qu’il dit. Les seuls mots qui résonnent dans ma tête sont ceux de Zéphyr. Il n’a pas dit que Cassie et Tessia étaient revenues. Il a seulement dit Cassie. Ma poitrine me fait mal. Mon corps se met à trembler de lui-même. Je ne me sens pas bien. Ma gorge est serrée. Je n’arrive plus à distinguer clairement mon entourage. Mon cœur bat trop vite. J’essaie de prendre une profonde inspiration et d’expirer calmement, mais j’ai l’impression de ne plus pouvoir respirer. Tessia n’est pas revenue. Je recule et heurte la paroi du tunnel. J’ai la sensation qu’on est en train de jouer avec mon cœur. Qu’il résiste tant bien que mal, mais qu’il suffirait qu’on le crève encore un peu plus pour le voir perdre la partie. Je ne me sens plus capable d’agir comme si ce n’était pas grave. Comme si je pouvais encore attendre, alors que ma sœur est la seule famille qu’i

Surnaturels #1Mystères Partie1   Chapitre 42Perte de controle

Chapitre 42Perte de controle— Je savais que je te trouverais ici.— Je n’ai pas cherché à me défiler.Zéphyr esquisse un sourire et s’engouffre dans l’espace sombre et bleuté du Jardin Abyssal. Il jette un rapide coup d’œil à l’aquarium, puis il me rejoint sur le canapé. Il se laisse tomber contre la matière moelleuse et pose ses avant-bras sur ses genoux, les mains croisées. Il ne dit rien. Et je sais pertinemment pourquoi. Il attend que ce soit moi, comme à chaque fois qu’il veut entamer une discussion sérieuse. Et je n’aime pas ce genre de discussions. Il me pousse souvent à comprendre ce que je redoute le plus, à faire face aux démons qui me rongent de l’intérieur. Et je déteste ça.— Tu perds ton temps, finis-je par dire.— Nous savons tous les deux que c’est un mensonge. Depuis quand ne lis-tu plus dans les pensées des autres ? Parce que tu n’as pas l’air de savoir pourquoi je suis là.— Je suis fatigué.— Fatigué ? relève-t-il, les yeux bl

Surnaturels #1Mystères Partie1   Chapitre 41Jalousie oppressante

Chapitre 41Jalousie oppressante— Angie, attrape !Je rattrape in extremis la dague qui filait droit sur mon front, ma main se refermant autour de la lame en métal froid. Je braque un regard incendié en direction d’Apolline. Celle-ci hausse les épaules, et ses pensées, manquant un brin de tact, ne tardent pas à résonner dans ma tête.« Tu n’avais qu’à être plus rapide ! »Je jette la dague à mes pieds. Celle-ci vient se figer dans le tatami. Si Ombelline voit ça, je suis mort. Je la retire et m’assieds sur l’entaille désormais présente, jetant un coup d’œil discret en direction de l’Immortelle. Elle est encore occupée à arbitrer le combat d’Edden et de Maximilien. Le Cerveau n’a d’ailleurs aucune chance, il n’est pas assez rapide et n’arrive pas à anticiper les coups de son adversaire. Et même si cela me coûte de le reconnaître, Edden est fort. Très fort.— OK, dis-moi ce qui ne va pas.Je fronce les sourcils. Apolline me rejoint sur le tatami et s’assied à mes c

Surnaturels #1Mystères Partie1   Chapitre 32La demone

Chapitre 32La Demone— Marché conclu, accepte Harmonie, les yeux luisant d’une intense couleur rouge.Non, non, et non… Il est vrai qu’Angie m’avait assurée qu’il respecterait sa promesse faite à la reine – celle de me protéger au péril de sa propre vie – et je peux désormais constater que

Surnaturels #1Mystères Partie1   Chapitre 31Torture

Chapitre 31TortureMes yeux s’ouvrent lentement sur un espace sombre. Étrangement familier. Des toiles d’araignée dans les recoins, une fraîcheur à en faire dresser les poils sur la peau, une odeur de moisi, et des barreaux en acier. Je suis de retour à l’Isolement. Je me relève d’un bond, faisan

Surnaturels #1Mystères Partie1   Chapitre 30Fremissements

Chapitre 30FremissementsJe descends précautionneusement de mon pégase noir. Ce dernier recule de quelques pas, les sabots claquant contre le sol de terre aride. J’attache sa corde autour d’un arbre non loin, dépourvu de feuillage. Je caresse une dernière fois sa magnifique robe noire, me demanda

Surnaturels #1Mystères Partie1   Chapitre 29Les pegases

Chapitre 29Les PegasesCe dernier tressaille à l’entente de son nom prononcé par la voix grave et hésitante d’Isaac. Il n’y a pas un bruit, mis à part les respirations de chacun d’entre nous. Et encore... Pour ma part, j’ai le souffle coupé. J’attends la réponse du Leader. Les autres ne doivent s

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