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12 MARS 2019

Author: 15210689748
"publish date: " 2021-06-28 13:39:47
12 MARS 2019

Camille

Assise sur une chaise dans l’église, je lisse ma jupe sur mes genoux. Solveig n’est pas venue. Elle était trop mal à l’aise à cause de la rupture. Nous avons eu beau lui répéter qu’elle avait toute sa place, elle a refusé. Elise sanglote à ma gauche. Pierre est raide comme un piquet à ma droite. Je me penche en avant pour jeter un œil à Simon. Il regarde fixement devant lui, la mâchoire serrée et je n’arrive pas à voir Baptiste qui est à l’autre bout du rang.

Le prêtre déblatère tout un tas de conneries que le principal intéressé n’aurait pas franchement apprécié, mais dont les parents ont besoin. Je déteste les églises, et ne parlons pas des hommages funèbres. Entendre le murmure des gens qui commentent l’enterrement de quelqu’un qu’ils ne connaissaient même pas, le placement du produit « Dieu » toutes les cinq minutes alors que nous sommes là pour dire adieu à quelqu’un qu’on aime. Et puis la réverbération fait que je ne comprends pas la moitié de ce qui est dit. Je voudrais une crémation rapide avec deux trois personnes qui parlent de moi. Pas plus. Que personne ne se sente obligé d’écouter des inepties.

La mère d’Erwann se lève pour aller lire son texte. Elise m’attrape la main et la serre tant que je sens ma circulation s’arrêter. Je ne peux pas retenir mes sanglots.

La maman du défunt retourne s’asseoir.

Simon n’a pas bougé d’un poil. Je voudrais pouvoir lui tenir la main. Je sais qu’il va filer directement à son atelier et peindre tout ce qu’il ressent. Tout ce qu’il ne dira pas. Quant à moi, je dois aller au bureau en sortant du cimetière, puis au commissariat. Le reportage que je rédige touche à sa fin. Je suis allée traîner dans les bas-fonds de l’espèce humaine, là où l’on trahit, où l’on fait mal et où on y trouve un intérêt. Je déglutis bruyamment, après tout, il n’y a pas besoin de suivre une enquête sur des crapules sans scrupules pour tâter du bout des doigts la trahison.

Tout le monde se lève.

Elise relâche sa pression et des fourmis m’envahissent les doigts. Pierre regarde sa montre. Je me sens agacée. Le moindre de ses gestes m’énerve. Il va falloir réagir. Je sens que je change, je ne suis plus l’adolescente ni la jeune femme que j’ai été et ma vie me devient insupportable. Elle ne me ressemble plus, tout simplement.

Baptiste

Après l’enterrement, je suis rentré chez moi. Je ne peux pas dire que mes rendez-vous féminins de ces jours-ci aient eu l’effet escompté. En même temps, comment ai-je pu imaginer que des parties de jambes en l’air pourraient évincer la douleur d’avoir perdu un de mes meilleurs amis.

Ce soir, j’ai simplement décidé de boire en tête à tête avec moi-même. Je sais qu’il va aussi falloir que je calme le jeu, je travaille en tant que free-lance, et mon état de ces derniers jours ne m’a pas permis de bosser. Il va donc être nécessaire que je me rattrape. De longues heures de boulot se profilent.

Dans mon brouillard éthylique, cette semaine, j’ai pensé plusieurs fois à Kristin, la femme – splendide – qui nous a accueillis lorsque nous sommes allés chercher une machine à laver pour Solveig. J’ai songé à elle, mais ne l’ai pas appelé ni ne lui ai proposé de nous voir. Pas par manque d’envie, mais je ne tiens pas à ce qu’elle me voie sous mon plus mauvais jour. Je suis enseveli par ma peine.

Des questions se bousculent dans ma tête et je tente – autant que je le peux – de les effacer à coups de verres.

Est-ce qu’il a souffert ?

Est-ce que lui a plus mal que nous ou est-ce l’inverse ?

Est-ce qu’il n’est plus rien ?

C’est une notion qui m’échappe et pourtant je ne suis pas croyant.

Mon verre s’écrase contre le mur de mon salon, alors que je pleure comme un enfant, la tête entre les mains.

Solveig

Je clique sur « vider la corbeille » sans plus réfléchir, sans hésiter. À la relecture de ce que j’ai tapé ces dernières semaines, j’ai compris. C’est un mauvais remake de L’homme du bar. Je ressasse des instants que j’ai vécus avec Jérémy, y mêlant certains passés avec Erwann.

Je me laisse envahir par L. Elle n’est qu’un personnage qui m’a permis d’écrire un livre, cela ne me convient plus. Il me semble bon de prendre mes distances. Au jeu de la double personnalité, l’une prend le pas sur l’autre et je me perds moi-même de vue.

La corbeille est vidée, je n’ai plus une ligne d’écrite.

Comment créer quelque chose qui me plaît et me correspond si je ne suis pas moi, ou plus vraiment. Je cherche, je creuse ma mémoire à la recherche de Solveig. Qui est-elle à présent ?

Celle qui vient de perdre son ex petit-ami – dont elle n’a pas été foutue d’aller à l’enterrement ?

Je me retrouve propulsée dans le passé. Dans celui-ci, j’ai des certitudes. Certains pensent que l’on comprend qui nous sommes en nous penchant sur notre histoire. Ce passé qui me fait peur, que je fuis, que je m’efforce d’oublier, pas après pas. Camus disait, « L’important n’est pas de guérir, mais de vivre avec ses maux », pourtant je trouve bien plus aisé de les refouler, mes maux.

Je regarde par la fenêtre, il fait nuit. Les lumières de la ville cachent les étoiles. Gamine, j’habitais à la campagne, nous les voyions bien. Mieux qu’en ville. J’aimais prendre le temps de les observer.

Mes parents et moi habitions une maison du sud de la France, en pierres, dont les parquets et l’immense escalier craquaient à chaque déplacement. Je reconnaissais le son des pas de mon père et ceux de ma mère. Je pouvais les différencier et connaître leur état d’esprit selon que la démarche était rapide ou lente, le pas lourd ou léger. Je savais quand avoir peur. Je me souviens de cet état d’alerte constant, de ce stress qui me poussait à fermer les yeux si forts. De ces tremblements qui me saisissaient.

J’ai été cette gamine prostrée dans son lit avec son livre préféré serré contre elle. Un chant de Noël de Dickens. Seul lui parvenait à calmer les battements de mon cœur.

J’attrape une bière dans mon frigo. L’angoisse que je ressentais à cette époque m’étreint en y pensant. C’est comme une mémoire du corps. Je retrouve des sensations que j’avais volontiers oubliées.

Je m’accrochais à ce bouquin comme à une bouée de sauvetage, il était corné, la couverture était abîmée, mais je m’en fichais. Ce n’était même pas tant le contenu du livre qui avait de l’importance, simplement ce qu’il représentait à mes yeux. Le poser sur ma table de nuit me laissait démunie.

Quand des cris dans la maison me parvenaient aux oreilles, je l’attrapais et le serrais contre moi. Comme s’il allait changer quoi que ce soit. Qu’est-ce que je pouvais faire d’autre ? Je n’étais qu’une gosse. Je voulais juste me protéger, que ça s’arrête, et en même temps je le redoutais aussi.

Peut-être qu’il aurait fallu parler. À l’école ? Mais je me le refusais.

Une nuit, je m’étais levée pour aller aux toilettes, les éclats de voix avaient commencé. Trop tard, j’étais déjà dedans. Si j’avais su, je me serais retenue, ça m’arrivait souvent.

Devant ma glace, le lendemain matin, ce n’était ni mes cheveux en batailles ni mes cernes que j’observais. Un coquard dû à mon arcade sourcilière qui n’avait pas aimé la soirée colorait mon œil droit. Je souffrais au seul effleurement de mon doigt, mais la honte que j’éprouvais me paraissait bien pire. J’étais allé piquer du fond de teint dans le tiroir à maquillage de ma mère. L’opération camouflage avait été douloureuse et plutôt inefficace.

Les sales excuses marchent un temps. Il y avait cette fille dans ma classe. Elle disait vouloir être ma copine. Moi je ne voulais pas de copine. Elle venait d’un milieu aisé, était bien habillée, toujours propre sur elle. Ce jour-là je me sentais faible, alors quand elle m’a posé des questions... Je n’ai pas eu la force de partir, ni celle de mentir quand elle m’a dit qu’elle ne croyait pas à la porte que je me serais prise dans la figure. Et pour la première fois, j’ai lâché, j’ai tout lâché. Les paroles sortaient de ma bouche dans un flot intarissable. Une fois fini, je l’ai regardée. Ce que j’ai vu sur son visage, je m’en souviendrai toute ma vie. Un mélange de pitié et de colère. Puis elle a voulu que j’en parle, elle n’arrêtait pas de me dire qu’il le fallait, que sinon elle le ferait. Je l’ai suppliée chaque jour de la semaine de ne pas le faire, jusqu’à ce qu’elle abdique. Même aller à l’école m’apportait à présent de l’angoisse.

Elle n’est pas devenue ma copine. Je n’ai plus jamais parlé de ça à personne, enfant.

Je ferme les yeux et inspire, comme si l’air pouvait dissoudre le passé. En les ouvrant à nouveau, je suis surprise. Une fumée blanche a envahi la cuisine. Une fumée ? Du feu ? Je remue la tête dans l’espoir de me réactiver les neurones. Qu’est-ce que je suis censée faire ? Appeler les pompiers ? Au lieu de ça, je me frotte les paupières, cligne des yeux…

Plus rien.

Un son me sort de ma torpeur. Mon ordinateur et celui-ci m’indiquent l’arrivée d’un nouvel e-mail.

Objet : Nouvelles

La machine lave-t-elle toujours aussi bien ?

E.

Objet : En colère

Mes chaussettes ont rétréci, je suis très insatisfaite !

S.

Objet : P’tites chaussettes

Quand tu es en colère, tu deviens rouge comme ta robe de la dernière fois ? Tu devrais arrêter de laver à 90 !

E.

Objet : Connaisseur

Tu te souviens de la couleur de ma robe ?

Je t’imaginais mal t’y connaître en cycles de lavage !

S.

Objet : Préjugés

Oui.

Pourquoi donc ?

E.

Objet : L’appart’ ne fait pas l’homme

Mais j’avoue que ton milieu de vie ne m’inspirait pas l’autonomie côté corvée…

S.

Objet : Idées préconçues

J’ai trouvé cet appartement un peu au pif après la séparation d’avec mon ex. Mais il est vrai que je viens d’un milieu aisé. À quoi peut bien ressembler ton lieu de vie ?

E.

Objet : Petite maison de ville avec jardin.

Tu sais à quoi je ressemble, je sais à quoi ressemble ton appart’…

Quand je t’aurai vu, je t’enverrai une photo de mon chez-moi !

S.

Objet : Échange

Viens dîner dans un restaurant avec moi, alors !

E.

Objet : Restaurant

Je commence à 6 h 30 demain matin, je crains que ce ne soit pas une bonne idée.

On remet ça ?

S.

Objet : Rencontre.

C’est toi qui vois…

E.

Objet : Te voir

Je n’ai vu personne d’autre que mes collègues de travail depuis quelques jours.

S.

Objet : Parler

Tu ne veux toujours pas m’expliquer ?

Je suis un homme à peu près civilisé, tu sais !

E.

Objet :...

Je t’en parlerai quand on se verra.

Toi civilisé… Moi sauvage.

S.

Objet : Lianes

Toi Tarzane… Moi Jean…

Alors, décide-toi à me voir.

E.

Objet : Jean-Erick de l’Appart’ Bien Rangé

Je te dis quand je peux en fonction de mon emploi du temps.

S.Tarzane

Objet : À bientôt.

(Écrit avec le petit doigt levé.)

JEDABR

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